
Le 7 août 2026, la revue ActuaLitté publiait l’article Comment la souffrance a forgé le jeune Artaud, version abrégée, sans photographies ni appareil de sources, de mon étude Une géographie de la souffrance : les cures d’Antonin Artaud, de La Rouguière au Chanet, 1915-1919, précédemment publiée sur le blog de la revue Écho Antonin Artaud.
Florence de Mèredieu, biographe d’Antonin Artaud, a réagi à cet article dans les commentaires. Quelques échanges ont suivi. Son dernier message m’a conduit à lui répondre directement sur le site. Cette première réponse restant nécessairement partielle, j’ai choisi d’en proposer ici, sur le blog de Écho Antonin Artaud, une version plus développée, afin de revenir précisément sur l’ensemble des points soulevés.
Cette démarche n’a rien de personnel. Si je reviens ici sur certaines affirmations concernant Paule Thévenin, c’est parce qu’il me paraît nécessaire de rétablir certains faits, de corriger ce qui me semble relever d’accusations injustes ou insuffisamment fondées, et de replacer son travail dans son contexte éditorial et historique.
Plus largement, cette réponse me donne l’occasion d’aborder plusieurs questions importantes pour les études artaudiennes : l’usage des sources, l’évolution de la recherche, la transmission et la circulation des archives, le rôle de Paule Thévenin dans l’édition de l’œuvre d’Artaud, ainsi que certaines découvertes intervenues au cours des dernières années.
Je tiens également à préciser que, malgré le ton critique que pourront prendre certains passages, ce texte ne constitue pas une attaque personnelle contre Florence de Mèredieu. J’ai de l’estime pour son travail et je ne conteste nullement l’importance de sa contribution aux études consacrées à Antonin Artaud. Mes désaccords portent sur des faits précis, des interprétations et des méthodes. C’est donc sur ce seul terrain que je souhaite lui répondre.
Je reproduirai d’abord son message dans son intégralité, afin de ne pas isoler certaines phrases de leur contexte ni donner l’impression de sélectionner uniquement les passages qui serviraient mon propos. Je reviendrai ensuite sur les différents points qu’il soulève, passage par passage.
- Message dans son intégralité
Vous : citer ! NON – Vous camouflez vos sources en permanence. Vous puisez large, très large et citez – comme cela – « une carte postale » par ci, une autre par là. Et après BASTA. C’est Monsieur Ilios qui parle. Un vrai ventriloque. En ce qui concerne les premiers médecins et les maisons de santé toute la substantifique moelle est déjà dans mes ouvrages antérieurs. Mes ouvrages (que vous ne citez pas ; et d’autres peut-être aussi) vous ouvrent une grille de base et des informations; les recherches que vous annoncez ont déjà été faites par moi (dix ou quinze ans avant) lors des diverses publications mentionnés (maisons médicales, archives, revues, curriculum et travaux des médecins, etc.). – Vous parlez d’erreurs de ma part : lesquelles ? Vous passez votre temps à fabriquer des erreurs et à essayer sans succès de les prouver. Vous faites sur ce point quelques fixettes très répétitives : – le départ pour le Mexique depuis Anvers. Prouvé par l’envoi de cartes postales datées. Après bien sûr il y a eu des escales et des changements de bateau. D’abord en Amérique du Nord pour La Havane. Et il y a AUSSI une escale au retour – avec arrêt à la Havane ! Vous n’avez aujourd’hui RIEN prouvé.
– Les textes publiés à La Havane : A-t-on aujourd’hui autre chose que le numéro de la revue avec un texte en espagnol. ? Apparemment non. – Il n’est pas inédit en Espagnol. Il est paru et a été oublié. Il a été retrouvé. Très bien. Y a-t-il un tapuscrit en français ou des notes ou quelque chose qui atteste d’un texte antérieur à l’article de journal ? Luis Cardoza y Aragon, qui fut un important contact pour Artaud lors de son séjour à Mexico, a raconté qu’en dehors de quelques textes de conférences rédigées par le poète (et transmis à l’époque à Jean Paulhan), certains articles étaient en quelque sorte directement énoncés et traduits sur une table de café. Cela a pu être le cas des textes retrouvés à La Havane. En ce cas on ne saura jamais quelle peut être l’absolue authenticité du texte espagnol imprimé. Le texte final (et publié en Espagnol) pourrait être un texte faisant la synthèse du point de vue d’Artaud et de ce qu’en comprenait son traducteur. Cela peut expliquer les réticences de Gallimard à publier ces textes. Du temps de Paule Thévenin et Philippe Sollers, une polémique avait déjà surgi au moment de la publication des « Messages révolutionnaires ». – Eloge des erreurs. « Tout le monde peut se tromper », dites vous. Certes. Certes. Vous même fabriquez beaucoup d’erreurs – souvent énormes – et vous entêtez à les exploiter pour dénigrer les textes antérieurs. Votre dernier texte sur les maisons de santé comporte une erreur de taille. Et votre blog une autre erreur assez surprenante mais que vous reprenez ailleurs sans vérifier. CHERCHEZ. Ce perpétuel « Eloge de l’erreur » qui serait – selon vous d’ordre « expérimental » (sic) associé au fait d’absoudre Paule Thévenin de ses erreurs (ô combien abondantes dès qu’il est question de la transcription), va finir par poser problème en érigeant « le flou/Artaud » en une sorte de règle inquiétante. Comment bâtir quelque chose là-dessus ?
- Réponse extrait par extrait
I. “Vous : citer ! NON – Vous camouflez vos sources en permanence. Vous puisez large, très large et citez – comme cela – « une carte postale » par ci, une autre par là. Et après BASTA. C’est Monsieur Ilios qui parle. Un vrai ventriloque.” En ce qui concerne les premiers médecins et les maisons de santé toute la substantifique moelle est déjà dans mes ouvrages antérieurs. Mes ouvrages (que vous ne citez pas ; et d’autres peut-être aussi) vous ouvrent une grille de base et des informations; les recherches que vous annoncez ont déjà été faites par moi (dix ou quinze ans avant) lors des diverses publications mentionnés (maisons médicales, archives, revues, curriculum et travaux des médecins, etc.).
Tout d’abord, il est très facilement vérifiable, en comparant directement vos ouvrages avec mes propres travaux, qu’une grande partie de ce que j’écris n’avait pas déjà été développée par vous, contrairement à ce que vous affirmez. Cela ne signifie évidemment pas que je me considère comme un meilleur chercheur que vous ou que quiconque. La raison est beaucoup plus simple : quinze ou vingt ans se sont écoulés depuis la publication de certains de vos ouvrages et, durant cette période, de nouvelles archives sont devenues accessibles, de nouveaux textes d’Artaud ont été retrouvés et plusieurs découvertes sont venues modifier, compléter ou parfois corriger ce que l’on croyait savoir de sa vie.
Pour donner un exemple précis, l’article Une géographie de la souffrance : les cures d’Antonin Artaud, de La Rouguière au Chanet, 1915-1919, est le résultat d’un travail de recherche largement indépendant, mené directement à partir des sources. Pour l’élaborer, je ne me suis pas contenté de reprendre les biographies existantes : j’ai entrepris moi-même des démarches auprès de plusieurs dizaines d’archivistes, de bibliothécaires, de responsables de fonds et de personnes susceptibles de conserver des documents relatifs aux différents lieux de cure fréquentés par Artaud.
Ce travail m’a permis de réunir plusieurs documents et informations que, sauf erreur de ma part, je n’ai pas trouvés dans vos propres travaux. Pour n’en citer que quelques exemples, les éléments concernant le passage d’Artaud à Lafoux-les-Bains proviennent en grande partie d’un ouvrage récent d’Augustin Ménard, petit-fils du docteur Auguste Ménard, qui apporte plusieurs précisions sur cette clinique à l’époque d’Artaud. J’ai également pu exploiter différentes informations contenues dans des prospectus, brochures et documents d’époque qui m’ont été très généreusement communiqués par les archivistes que j’avais contactés au cours de mes recherches. Toutes ces personnes sont d’ailleurs citées nommément dans les remerciements et les références de l’article.
Je ne comprends donc pas très bien lorsque vous écrivez que cet article ne comporte pas de sources. Il est vrai que la version publiée sur ActuaLitté a été fortement abrégée pour des raisons éditoriales et d’espace. Mais il suffit de consulter la version complète publiée sur mon blog pour constater qu’elle comporte plusieurs pages de références, de citations et de sources.
De même, je pense qu’il faut reconnaître que mon article »Berlin, les trois séjours d’Antonin Artaud au seuil du basculement » contient une quantité importante d’informations sur les séjours berlinois d’Artaud que l’on ne retrouve pas, sauf erreur de ma part, dans votre ouvrage Antonin Artaud dans la guerre : de Verdun à Hitler, bien que celui-ci traite en partie de la même période et de certaines des mêmes questions.
Là encore, cela ne signifie nullement que j’aurais mieux travaillé que vous. Cela signifie simplement que mes recherches ont été menées à un autre moment, dans d’autres conditions et à partir d’autres sources. Pour préparer cet article, je me suis rendu moi-même à Berlin précisément afin de ne pas me limiter aux informations déjà disponibles dans les biographies existantes. J’y ai rencontré et échangé avec des universitaires et des archivistes, consulté des fonds et travaillé directement sur les lieux concernés. C’est cette enquête menée sur place qui m’a permis de préciser plusieurs éléments relatifs aux trois séjours d’Artaud à Berlin entre 1930 et 1932 et d’apporter des informations qui n’apparaissaient pas dans les travaux antérieurs que j’avais consultés.
C’est précisément ce que j’essaie de vous expliquer : lorsque deux chercheurs travaillent sur le même personnage et, parfois, à partir des mêmes sources, il est inévitable qu’ils abordent certains faits, lettres ou témoignages identiques. On retrouve d’ailleurs également dans vos ouvrages des éléments déjà traités par les biographes qui vous ont précédée. Cela ne signifie pas pour autant que le travail le plus récent soit une reprise du précédent. La véritable question est de savoir quelles sources sont utilisées, comment elles sont vérifiées et ce que chaque recherche apporte de nouveau.
D’ailleurs, depuis quelque temps déjà, vos ouvrages ne constituent plus pour moi des sources de référence aussi centrales qu’ils ont pu l’être auparavant. Il ne s’agit nullement, par là, de remettre en cause la qualité du travail que vous avez accompli. Simplement, tout ouvrage biographique, aussi sérieux et documenté soit-il au moment de sa publication, est nécessairement amené à être complété, précisé, voire parfois corrigé à mesure que de nouvelles archives deviennent accessibles, que des documents inconnus réapparaissent et que la recherche progresse. Il y a aussi une raison plus simple : lorsqu’on a lu et relu plusieurs fois un ouvrage essentiellement fondé sur des éléments biographiques, on finit naturellement par en connaître les principaux apports.
Il existe également une raison méthodologique fondamentale. Étant moi-même en train de rédiger une biographie d’Artaud, il me paraît naturel, et même indispensable, chaque fois que cela est possible, de revenir directement aux sources premières : manuscrits, correspondances, dossiers d’archives, documents administratifs, dossiers médicaux, presse de l’époque, etc., plutôt que de dépendre d’ouvrages qui les citent ou les commentent.
Je précise d’ailleurs que, lorsqu’il existe très peu d’informations sur un point particulier et que vos recherches apportent un élément utile, je fais souvent volontairement l’effort de vous citer, y compris lorsque j’ai pu ensuite vérifier ou compléter cette information par d’autres voies. Je le fais naturellement par souci de rigueur, mais également parce que vous avez souvent exprimé le sentiment d’avoir été tenue à l’écart de certains travaux ou insuffisamment reconnue par d’autres chercheurs travaillant sur Artaud.
Pour être complètement transparent avec vous, dans le cadre de la rédaction de ma biographie, je n’ai identifié jusqu’à présent que deux ensembles documentaires importants que vous avez pu consulter et auxquels, malgré mes propres démarches, je n’ai pas encore réussi à accéder directement.
Le premier point concerne les recherches de Robert Maguire sur le séjour d’Artaud en Irlande. J’ai retrouvé et consulté à la Bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne sa thèse de 1963, Le Hors-Théâtre : essai sur la signification du théâtre de notre temps, mais je n’ai pas retrouvé ce document précis. Lorsque j’ai travaillé plus spécifiquement sur le voyage d’Artaud en Irlande, j’ai également cherché à retrouver les documents que Maguire avait lui-même réunis, notamment sur le passage d’Artaud aux îles d’Aran. Par l’intermédiaire d’une tierce personne, j’ai pris contact avec sa famille, qui m’a indiqué que ces archives seraient conservées dans une cave et qu’elles n’étaient, pour le moment, pas facilement accessibles. On m’a précisé que l’on me recontacterait lorsqu’il serait de nouveau possible de les consulter. Tant que je n’aurai pas accès à ces documents, je m’appuierai donc sur les éléments que vous avez publiés à leur sujet et, naturellement, je vous citerai en priorité lorsque ces informations proviennent de vos recherches.
Le second cas concerne les archives du collège du Sacré-Cœur de Marseille, où Artaud a été élève. J’ai pris contact avec l’Association des anciens élèves du Sacré-Cœur afin de pouvoir consulter les documents qu’elle avait regroupés et qui, si j’ai bien compris, vous avaient été communiqués lorsque vous prépariez votre propre biographie. L’association m’a alors renvoyé vers votre ouvrage.
Je leur ai expliqué que consulter directement les documents n’était pas la même chose que lire les passages que vous aviez choisi d’en retenir dans votre biographie. Tout travail biographique implique nécessairement une sélection : un même document peut paraître secondaire à un chercheur et se révéler essentiel pour un autre, selon les questions qu’il se pose. C’est précisément pour cette raison que je souhaite revenir moi-même aux sources, y compris lorsque vous les avez déjà consultées : non pour refaire votre travail, mais pour pouvoir les lire à partir de mes propres recherches et de mes propres problématiques. Malgré cette explication, je n’ai malheureusement pas obtenu de réponse me permettant d’accéder à ces archives.
Si vous possédez toujours une copie des documents provenant du collège du Sacré-Cœur — ou éventuellement des éléments issus des recherches de Robert Maguire auxquels vous avez eu accès — je vous serais sincèrement très reconnaissant de pouvoir les consulter. Je mentionnerais bien entendu clairement votre aide dans ma biographie et vous citerais comme la personne m’ayant permis d’accéder à ces documents.
J’espère donc que, malgré nos désaccords actuels, vous accepterez de me les communiquer dans ce qui me paraît être notre préoccupation commune : mieux connaître et faire connaître l’œuvre et le parcours d’Artaud. Il me semble que cela correspond précisément à l’esprit de la recherche, qui suppose que les documents puissent circuler, être confrontés et permettre à chacun de poursuivre le travail à partir des sources elles-mêmes.
II. – Vous parlez d’erreurs de ma part : lesquelles ? Vous passez votre temps à fabriquer des erreurs et à essayer sans succès de les prouver. Vous faites sur ce point quelques fixettes très répétitives : – le départ pour le Mexique depuis Anvers. Prouvé par l’envoi de cartes postales datées. Après bien sûr il y a eu des escales et des changements de bateau. D’abord en Amérique du Nord pour La Havane. Et il y a AUSSI une escale au retour – avec arrêt à laHavane ! Vous n’avez aujourd’hui RIEN prouvé.
Je ne trouverais ni élégant ni particulièrement constructif de dresser une liste de toutes les erreurs que j’ai pu relever dans vos ouvrages. Mais puisque vous me demandez d’être plus précis, je vais vous donner juste deux exemples de nature très différente.
a) Le premier concerne une erreur dont vous n’êtes, à vrai dire, ni véritablement responsable ni la seule à avoir été victime. Certaines informations dont nous disposons aujourd’hui n’étaient tout simplement pas accessibles au moment où vous avez rédigé votre biographie. C’est précisément ainsi que fonctionne la recherche : des certitudes apparemment solides peuvent être révisées à mesure que de nouvelles archives apparaissent.
Vous indiquez notamment qu’Antonin Artaud aurait effectué son voyage transatlantique de janvier 1936 à bord de l’Albertville, paquebot de la Compagnie maritime belge. Cette identification a longtemps été admise par pratiquement tous les biographes, et pour des raisons parfaitement compréhensibles. Artaud se trouve bien à Anvers à cette période. Le 6 janvier, il écrit à Jean Paulhan : « Mon bateau quitte Anvers le 10 au matin pour La Havane ». Peu avant son départ, il écrit également à Allendy et à Colette Nel-Dumouchel : « Quelques mots d’Anvers où je reste 24 heures de plus que prévu ». Enfin, le 9 janvier, il adresse à sa mère une carte postale représentant précisément l’Albertville. Il était donc parfaitement logique, à partir de ces seuls éléments, d’en conclure qu’il avait embarqué sur ce navire. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je ne considère pas cette affirmation, dans votre biographie, comme une erreur particulièrement problématique en elle-même.
Le problème est différent : il tient au fait que vous continuez aujourd’hui à défendre cette identification essentiellement à partir de cette même carte postale, alors que de nouvelles sources documentaires, beaucoup plus précises, sont désormais disponibles et rendent l’hypothèse de l’Albertville extrêmement difficile à maintenir.
J’ai exposé cette question en détail dans un article publié dans le cinquième numéro de la revue Écho Antonin Artaud, à partir des recherches de l’universitaire Pedro Marqués de Armas et de celles que j’ai ensuite poursuivies avec M. Vincent Thierry, historien, attaché de conservation et chargé de la valorisation des Archives du Havre.
Le premier élément décisif provient de la presse cubaine. Le Diario de la Marina du 31 janvier 1936 indique explicitement que le navire arrivé à La Havane la veille était le San Mateo et qu’il transportait « un passager pour La Havane, Artaud Antonin ». Il ne s’agit donc plus ici d’une déduction fondée sur une carte postale ou sur la présence d’Artaud dans une ville portuaire : son nom apparaît directement dans une source contemporaine relative à l’arrivée du navire.
Un deuxième élément vient renforcer considérablement cette identification. Le même 31 janvier, La Gaceta de Tenerifesignale que l’Albertville se trouvait à Santa Cruz de Tenerife le 30 janvier, avec 119 passagers en transit en provenance de Matadi, Boma et Lobito. Il devient dès lors extrêmement difficile d’imaginer que ce même navire ait pu déposer Artaud à La Havane à la même date.
Un troisième indice matériel va dans le même sens. Une lettre d’Artaud reproduite dans le Quarto Antonin Artaud de Gallimard est rédigée sur papier à en-tête de la Compagnie Générale Transatlantique — French Line — qui était précisément la compagnie du San Mateo, et non celle de l’Albertville.
Restait néanmoins une difficulté réelle, et c’est probablement elle qui pouvait encore justifier certaines réserves : comment expliquer qu’Artaud, dont la présence à Anvers autour du 10 janvier est certaine, ait pu embarquer sur un navire que l’on présentait comme partant du Havre ? C’est précisément sur ce point que les recherches effectuées dans les archives du Havre deviennent essentielles. À ma demande, Vincent Thierry a consulté le microfilm 4Mi319 du Journal du Havre. Les annonces de la Compagnie Générale Transatlantique permettent d’abord d’établir que le San Mateo, arrivé au Havre le 15 décembre 1935, devait initialement repartir le 2 janvier, mais que son départ fut reporté. Surtout, le Journal du Havre du 8 janvier 1936, conservé sur ce même microfilm, indique que le San Mateo ne devait pas quitter directement Le Havre pour l’Amérique : il devait d’abord faire route vers Anvers avant d’entreprendre sa traversée transatlantique. Cette information est capitale, puisqu’elle fait disparaître la principale objection à l’identification du navire. La présence d’Artaud à Anvers autour du 10 janvier n’est donc nullement incompatible avec un embarquement à bord du San Mateo ; au contraire, elle devient parfaitement cohérente avec son itinéraire.
b) Le second exemple d’erreur dans votre biographie est d’une autre nature. Vous affirmez, à la page 570 de C’était Antonin Artaud, que Federico García Lorca aurait été assassiné par les républicains espagnols. Il s’agit là d’une erreur historique majeure, puisque Lorca fut assassiné en août 1936 par des forces liées au camp nationaliste.
C’est précisément ce contraste qui me gêne : d’un côté, vous relevez avec une grande sévérité chez Paule Thévenin des erreurs de transcription ou de mise en forme extrêmement mineures ; de l’autre, une erreur historique de cette importance demeure dans votre propre ouvrage. Encore une fois, je ne dis pas cela pour vous reprocher le fait même d’avoir commis une erreur — nous en commettons tous — mais parce qu’il me semble que cela invite à davantage de mesure lorsqu’on juge le travail éditorial d’autrui.
III. Les textes publiés à La Havane : A-t-on aujourd’hui autre chose que le numéro de la revue avec un texte en espagnol. ? Apparemment non. – Il n’est pas inédit en Espagnol. Il est paru et a été oublié. Il a été retrouvé. Très bien. Y a-t-il un tapuscrit en français ou des notes ou quelque chose qui atteste d’un texte antérieur à l’article de journal ?
Luis Cardoza y Aragon, qui fut un important contact pour Artaud lors de son séjour à Mexico, a raconté qu’en dehors de quelques textes de conférences rédigées par le poète (et transmis à l’époque à Jean Paulhan), certains articles étaient en quelque sorte directement énoncés et traduits sur une table de café. Cela a pu être le cas des textes retrouvés à La Havane. En ce cas on ne saura jamais quelle peut être l’absolue authenticité du texte espagnol imprimé.
Vous avez raison de préciser qu’il ne s’agit pas, au sens strict, de textes ‘‘inédits’’, puisqu’ils ont été publiés du vivant d’Artaud et que leurs manuscrits originaux n’ont, à ce jour, pas été retrouvés. Vous faites également très bien de rappeler que Luis Cardoza y Aragón, qui fut l’un des contacts importants d’Artaud lors de son séjour au Mexique, a raconté qu’en dehors de quelques textes de conférences rédigés par le poète — et transmis à l’époque à Jean Paulhan — certains articles étaient, en quelque sorte, directement énoncés par Artaud puis traduits sur une table de café. Comme pour certains textes des Messages révolutionnaires, vous avez donc également raison de préciser que nous ne pourrons sans doute jamais déterminer avec une certitude absolue le degré exact de fidélité du texte espagnol imprimé à la formulation originale d’Artaud.
Une fois ces précisions apportées, la question qui se pose est finalement assez simple : dès lors qu’il existe des textes publiés dans des journaux et des revues mexicains ou cubains, qu’Antonin Artaud lui-même présente comme les siens et dont il affirme, dans des lettres adressée durant cette période, qu’ils comptent parmi ce qu’il estime avoir écrit de mieux, que fallait-il faire ? Ne pas les publier ?
Pour ce qui ne connaissent pas l’histoire expliquons ce que sont ses textes cubains. Le 27 juin 1936, Artaud écrit à Gaston Gallimard : « J’écris actuellement dans le National Revolucionario, journal gouvernemental de Mexico, dans Gropos (Grafos) et Carteles de Cuba, dans la Nación de Buenos Aires, c’est-à-dire dans les principaux journaux de l’Amérique latine. Et j’ ose dire que tout un nouveau public suit avec émotion les idées que je développe depuis quatre mois sur le théâtre, considéré comme moyen de culture, et surtout sur la recherche d’une langue universelle basée sur l’énergie et la forme du souffle humain. » (V, 208)
À partir de 1962, Luis Cardoza y Aragón entreprend un travail systématique de recherche et de rassemblement des articles mexicains d’Artaud, qu’il réunit dans un volume intitulé México (Universidad Nacional Autónoma de México, 1962). Paule Thévenin s’appuie ensuite directement sur lui pour poursuivre l’identification des textes d’Artaud publiés en Amérique latine. Leur correspondance, publiée en espagnol par Fabienne Bradu dans Artaud, todavía, montre qu’elle le sollicite à plusieurs reprises afin d’obtenir des renseignements sur des textes parus dans des revues cubaines, ainsi que sur un article publié en Argentine dans le journal La Nación. Ainsi, le 20 avril 1971, elle lui écrit : « J’ ai mentionné qu’on m avait dit qu’Antonin Artaud avait publié des textes dans une revue de La Havane, Carteles. D’ après les informations que j’ ai pu recueillir, il aurait publié quatre textes au cours de l’ année 1936, dont l’un se trouve dans le numéro de novembre 1936. Il aurait également publié des textes dans une autre revue cubaine, Gropos (Grafos), à la même époque, ainsi que dans une revue ou un journal de Buenos Aires, La Nación. Pourriez-vous rechercher tous ces textes et, si vous avez eu la chance de les retrouver…»
Sept ans plus tard, précisément le 25 août 1978, Paule Thévenin, toujours en quête de ces textes publiés à Cuba, adresse une nouvelle lettre à Luis Cardoza y Aragón. Elle écrit : « J’ai appris qu’Antonin Artaud avait également publié des textes traduits en espagnol dans deux journaux cubains, Carteleset Gropos, ainsi que dans La Naciónà Buenos Aires. Pourriez-vous enquêter à ce sujet ? »
Dans l’addendum de la seconde édition du tome VIII, rédigé en 1979, Paule Thévenin, sous le pseudonyme de Marie Dézon, apporte une précision en note de bas de page : « Nous savions par Alejo Carpentier, qui s’était employé pour cela, qu’il avait remis plusieurs articles à des périodiques cubains : Carteleset Gropos, afin de se faire quelque argent. Les démarches que nous avons faites pour retrouver ces textes ont rencontré d’assez grandes difficultés et le seul texte que, jusqu’à présent, nous ayons pu retrouver nous est parvenu alors que la première édition du présent tome était déjà parue. »
Trente ans plus tard et plus précisement le 3 juin 2009, la jeune poète et prosatrice Laurine Rousselet revient à La Havane dans le cadre d’une résidence d’écriture proposée par l’Institut français, via le programme Stendhal. Au département de Littérature de la Bibliothèque José Martí, elle découvre cinq articles d’Antonin Artaud publiés en 1936 dans la revue Grafos, fondée en mai 1933 par María Radelat et María Dolores Machín.
Le texte paru dans le numéro de mai 1936 reprend un extrait du Deuxième Manifeste du Théâtre de la Cruauté. Les quatre autres articles, consacrés notamment à la peinture, au théâtre, à la métaphysique et aux Tarahumaras ne sont certes pas ‘‘inédits’’ au sens strict, puisqu’ils ont été publiés du vivant d’Artaud, mais ils étaient jusque-là restés inconnus des chercheurs et n’avaient jamais été intégrés au corpus habituellement retenu de ses œuvres.
En 2016, l’essayiste et psychiatre Pedro Marqués de Armas, qui ignorait alors les recherches de Laurine Rousselet, retrouve à son tour ces textes dans la même bibliothèque.
Compte tenu de leur contenu et des thèmes qu’ils abordent, il me paraît très probable que, s’ils avaient été retrouvés du vivant de Paule Thévenin, ils auraient retenu son attention et auraient pu trouver leur place dans le corpus des Messages révolutionnaires.
Malheureusement, par un concours de circonstances, et malgré les efforts de Laurine Rousselet et de Bernard Noël, cette découverte a rencontré très peu d’écho en France. Les textes ont finalement été publiés en annexe d’un ouvrage de Laurine Rousselet consacré à sa correspondance avec Bernard Noël, sans susciter, à ma connaissance, le débat éditorial ou critique que leur importance aurait pourtant pu justifier.
Au départ je n’avais aucune intention de me meler à cette affaire. Lorsque j’ai découvert leur existence, ma première réaction a été de contacter plusieurs spécialistes d’Artaud, et en priorité Mme Florence de Mèredieu, afin de leur transmettre l’information. Constatant, après plusieurs mois, que cette découverte ne suscitait aucune initiative particulière, j’ai pris moi-même avec François Audouy contact avec différents journaux et organes de presse français. À l’exception d’ActuaLitté, qui a consacré un article à la question, personne ne s’y est véritablement intéressé.
C’est à partir de ce moment que mon désaccord avec Mme de Mèredieu s’est approfondi. En tant qu’auteure de l’une des biographies les plus importantes et les plus récentes consacrées à Artaud, sa parole avait nécessairement un poids considérable. Or, loin de soutenir une démarche visant à mieux faire connaître ou à republier ces textes, elle en a fortement relativisé l’importance.
Le 8 janvier 2023, elle écrivait ainsi, dans les commentaires de l’article consacré à cette découverte : « Un “inconnu” — sur mon blog — me demandait ce que je pensais du présent article d’ActuaLitté. J’ai donc préféré répondre directement dans cette revue. Des différents intervenants, c’est Albatros qui est “au plus juste” de la situation de ces textes signés d’Artaud, parus en 1936 dans des revues à La Havane et récemment repris […]. Ce ne sont en aucune manière des “inédits”, puisqu’ils sont déjà parus en langue espagnole. […] Actuellement on n’en sait rien. Donc il y a un amas de supputations […] qui conduit en conséquence à une certaine prudence sur ce que l’on peut appeler la “lettre” ou le “bien-fondé éditorial” de ces articles qui demeurent finalement des “curiosa”. Sont-ils maintenant “importants” ? On demeure dans l’ordre de la pure subjectivité. Tout dépend de ce que l’on en fait ou veut en faire. Toute cette histoire finit par devenir très “bavarde” et tourne en rond. Le plus intéressant, c’est tout le contexte que dépeint bien Artaud en la Habana. »
À partir de cet instant, la difficulté est devenue très concrète. Chaque fois que j’essayais d’attirer l’attention de journalistes ou de convaincre des éditeurs d’examiner cette découverte de plus près, les propos de Florence de Mèredieu revenaient comme une référence d’autorité, et sa parole pesait évidemment bien davantage que la mienne.
Lorsque, à l’inverse, j’essayais de rappeler le travail de Paule Thévenin ou d’évoquer l’intérêt qu’elle aurait probablement porté à de tels textes, son nom — qui avait autrefois fait figure de référence presque absolue dès qu’il était question d’Antonin Artaud — ne semblait plus bénéficier de la même autorité. Il faut dire que cette évolution devait beaucoup à Florence de Mèredieu elle-même. Proche, à cette époque, des héritiers d’Artaud, elle avait publié chez Fayard L’Affaire Artaud, un ouvrage de plusieurs centaines de pages consacré en grande partie à une critique extrêmement sévère du travail de Paule Thévenin et du rôle qu’elle avait joué dans l’édition et la transmission de l’œuvre d’Artaud.
C’est dans ce contexte que j’ai relu L’Affaire Artaud, mais cette fois avec un tout autre regard. Et j’ai été frappé par ce qui m’est alors apparu comme la faiblesse de certains raisonnements, le caractère parfois fragile de l’argumentation et, plus largement, par des problèmes méthodologiques que je n’avais pas été capable de percevoir lors de mes premières lectures.
Il est important, à ce sujet, de préciser ma propre position. Je n’appartiens pas à une génération de chercheurs qui aurait connu Paule Thévenin au premier plan de la scène artaudienne. Lorsque j’ai commencé à travailler sérieusement sur Artaud, Florence de Mèredieu venait de publier sa grande biographie et Évelyne Grossman était devenue l’une des principales responsables éditoriales de son œuvre chez Gallimard. Pour quelqu’un qui entrait alors dans la recherche, le Quarto dirigé par Évelyne Grossman et la biographie de Florence de Mèredieu constituaient naturellement deux des outils les plus importants.
Ce n’est donc pas un hasard si, malgré certaines réticences exprimées autour de moi, j’avais tenu à ce que Florence de Mèredieu fasse partie de mon jury de thèse. Et, jusqu’à l’épisode des textes cubains, j’avais d’elle une opinion très positive. Lors de ma soutenance, elle avait été extrêmement attentive et bienveillante à mon égard, ce que je n’ai jamais oublié.
À l’époque, je lisais donc L’Affaire Artaud ou sa biographie avec le regard d’un jeune chercheur qui ne possédait pas encore une connaissance suffisamment approfondie des archives, des correspondances, des variantes éditoriales et de l’histoire de la transmission de l’œuvre pour mesurer pleinement tout ce qui était en jeu. Ce n’est qu’avec les années, en travaillant directement sur les documents, en consultant les notes de Paule Thévenin — qui, avec les travaux d’Alain et Odette Virmaux, constituent une part importante des sources sur lesquelles s’appuie la biographie de Mme de Mèredieu —, en confrontant les différentes sources et en approfondissant mes propres recherches, que j’ai commencé à percevoir ce qui me semblait problématique dans certains raisonnements. J’ai notamment été frappé par le paradoxe consistant, d’un côté, à critiquer sévèrement le travail de Paule Thévenin et, de l’autre, à s’appuyer largement sur ses découvertes, ses transcriptions et ses recherches pour construire sa propre biographie d’Artaud.
IV. Le texte final (et publié en Espagnol) pourrait être un texte faisant la synthèse du point de vue d’Artaud et de ce qu’en comprenait son traducteur. Cela peut expliquer les réticences de Gallimard à publier ces textes. Du temps de Paule Thévenin et Philippe Sollers, une polémique avait déjà surgi au moment de la publication des « Messages révolutionnaires ».
Je ne suis pas certain d’avoir bien compris votre propos, mais, si je vous suis correctement, vous semblez sous-entendre qu’en tant que spécialiste d’Artaud, vous considérez que certains textes des Messages révolutionnaires — qui comptent objectivement parmi les textes les plus riches et les plus importants de son œuvre — n’auraient pas dû être pris au sérieux.
En tant que spécialiste d’Artaud, je suppose que vous avez lu et relu attentivement ces textes. Avez-vous, par exemple, comparé la version espagnole du Pays des Rois Mages, publiée dans El Nacional, avec le manuscrit français de ce même texte retrouvé en 1952 par Serge Berna ? Avez vous au moins lu les notes de Paule Thévenin qui a fait ce travail?
Les textes écrits au Mexique ne sont ni les cahiers de Rodez ni ceux de Paris. Il ne s’agit pas de notes fragmentaires ou de matériaux laissés à l’état brut, mais de textes denses, construits et manifestement travaillés, dont la lecture exige souvent plusieurs passages, même pour un lecteur familier d’Artaud. Des textes comme La Corrida ou Les Sacrifices humains relèvent à l’évidence d’une pensée élaborée, reprise et corrigée, et non d’une simple improvisation orale retranscrite approximativement, dans un café, par des traducteurs à la maîtrise incertaine du français. Une telle hypothèse m’étonnerait venant d’une spécialiste d’Artaud. Mais, à lire certains de vos arguments, j’en viens parfois à me demander si vous avez réellement lu ces textes avec toute l’attention qu’ils exigent.
Le texte retrouvé à Cuba, Peinture rouge, montre d’ailleurs qu’il ne devait probablement pas exister une version unique et définitive de chacun de ces textes, mais plusieurs états ou variantes successives avant leur publication. Cela rend leur établissement philologique plus complexe ; cela ne justifie certainement pas de les écarter ou de les considérer comme des textes de second ordre.
Qu’une polémique — à mes yeux assez absurde — ait pu surgir au moment de la publication des Messages révolutionnaires ne change rien à cette question de principe. Sur ce point précis, je me situe clairement du côté de Paule Thévenin et de Philippe Sollers : malgré les difficultés philologiques que posent certains détails et les incertitudes liées à l’établissement exact des traductions, il me paraît évident, compte tenu de la richesse et de l’importance de ces textes, qu’ils devaient être rendus accessibles.
En ce qui concerne la principale réticence actuelle de Gallimard à publier ces textes, elle tient surtout au fait que le corpus est encore trop limité. Je le sais d’autant mieux que je suis en contact avec eux depuis maintenant deux ans. L’idée sur laquelle je travaille actuellement consiste donc à enrichir cet ensemble : d’une part en retrouvant, avec l’aide d’archivistes argentins, le cinquième texte d’Artaud encore inconnu, publié dans le journal La Nación ; d’autre part en y ajoutant, dans une nouvelle édition, plusieurs textes et lettres qui n’ont pas encore été repris.
À la différence de l’époque où, dans ActuaLitté, vous les qualifiiez encore de simples curiosa, l’importance des textes retrouvés à Cuba me paraît aujourd’hui largement reconnue. Ils ont depuis été publiés en espagnol, en italien et même en anglais par une importante maison d’édition. La véritable question n’est donc peut-être plus de savoir pourquoi ces textes ne sont toujours pas publiés aujourd’hui en France, mais plutôt pourquoi ils ne l’ont pas été il y a déjà dix ans, au moment de leur redécouverte.
Selon les informations dont je dispose, Bernard Noël aurait contacté Gallimard en 2015 afin de proposer une éventuelle publication de ces textes. Gallimard aurait été ouvert à cette perspective, mais aurait souhaité à l’époque obtenir l’avis d’un spécialiste d’Artaud capable de confirmer leur importance.
Il aurait alors été demandé au neveu d’Artaud de donner leur avis et, toujours selon les informations qui m’ont été rapportées — que je ne suis pas en mesure de confirmer définitivement —, Serge Malausséna aurait découragé cette publication.
Je tiens à être très clair : je ne présente pas cela comme un fait établi. Mais cette information, si elle est exacte, soulève nécessairement une question : pourquoi le neveu d’Artaud aurait-il souhaité décourager la publication de ces textes ?
Je n’en sais rien, mais on peut formuler une hypothèse simple : M. Malausséna pouvait avoir intérêt à ce que les textes cubains ne soient pas publiés à ce moment-là, parce que leur découverte aurait probablement constitué un événement éditorial important et attiré une grande partie de l’attention médiatique autour d’Artaud. Ils auraient ainsi risqué de faire de l’ombre aux lettres asilaires qu’il venait de publier chez Gallimard. Or, à la différence des textes cubains, dont les manuscrits originaux ne sont pas connus, ces lettres existaient sous forme autographe et pouvaient donc aussi acquérir une valeur marchande importante en vue d’une éventuelle vente ultérieure aux enchères.
Je ne prétends pas que cette hypothèse soit la bonne. Je dis simplement que, dès lors que l’on choisit de traiter cette histoire sous la forme d’une enquête, il faut accepter d’appliquer les mêmes questions à tous les protagonistes et à tous les intérêts en présence.
C’est précisément ce qui me gêne dans L’Affaire Artaud. Vous consacrez des chapitres entiers à reprocher à Paule Thévenin de s’être approprié les manuscrits et les dessins d’Artaud. Pourtant, que l’on approuve ou non toutes ses méthodes éditoriales, un fait demeure : elle a consacré des décennies à classer, déchiffrer, retranscrire, éditer et publier ces documents, contribuant de manière décisive à leur reconnaissance et, indirectement, à l’accroissement considérable de leur valeur patrimoniale et marchande.
Et qu’en a-t-elle finalement fait ? Tous les textes qu’elle détenait ont été remis ou déposés dans des institutions publiques, notamment à la Bibliothèque nationale de France.
À côté de cela, d’autres questions concernant la provenance, la détention et la circulation des archives d’Artaud me paraissent au moins aussi troublantes.
Il a notamment été question du docteur Fouks, qui aurait conservé ou prélevé des lettres d’Artaud provenant de son dossier médical de Ville-Évrard. Certains de ces documents auraient ensuite circulé entre différentes personnes qui s’estimaient légitimes à les détenir.
Vous qui avez consacré un livre entier, puis apparemment un blog, à ce que vous appelez « l’Affaire Artaud », vous êtes-vous demandé ce qui s’était passé lorsque les archivistes de l’hôpital de Ville-Évrard ont tenté de reconstituer le dossier médical d’Artaud ? Quels documents manquaient ? Comment avaient-ils quitté les archives ? Entre quelles mains avaient-ils circulé ? Qui a eu du profit de leur vente? Je m’étonne que ces questions, qui relèvent pourtant pleinement de « l’Affaire Artaud », n’aient pratiquement pas été abordées.
De la même manière, est-il normal que des textes comme Kabhar Enis – Kathar Esti, qui auraient dû relever à l’origine d’un patrimoine destiné à être conservé et accessible, aient ensuite circulé sur le marché privé et que le Département de l’Aveyron ait dû les acquérir aux enchères pour les Archives départementales, avec, de surcroît, le concours de financements publics ?
Je ne dis pas que toutes ces situations sont juridiquement ou moralement équivalentes. Je dis simplement qu’elles méritent d’être examinées avec la même exigence. C’est, au fond, la question que je vous pose. Non pas : Paule Thévenin a-t-elle toujours eu raison ? Évidemment non, et ses choix peuvent être discutés. Mais pourquoi l’enquête semble-t-elle avoir concentré l’essentiel de ses soupçons sur elle, alors que d’autres épisodes de la dispersion et de la marchandisation des archives d’Artaud auraient mérité, eux aussi, une enquête au moins aussi approfondie ?
– Eloge des erreurs. « Tout le monde peut se tromper », dites vous. Certes. Certes. Vous même fabriquez beaucoup d’erreurs – souvent énormes – et vous entêtez à les exploiter pour dénigrer les textes antérieurs. Votre dernier texte sur les maisons de santé comporte une erreur de taille. Et votre blog une autre erreur assez surprenante mais que vous reprenez ailleurs sans vérifier. CHERCHEZ.
Je n’ai jamais fait l’éloge des erreurs. J’ai simplement rappelé que tout le monde peut se tromper et que chacun, à un moment ou à un autre, en commet. Le véritable problème n’est donc pas de s’être trompé, mais de refuser de se remettre en question, de reconnaître ses erreurs, de les corriger et d’éviter de les reproduire.
Il est tout à fait possible que j’aie moi-même commis une erreur importante dans mon dernier texte sur les maisons de santé. S’il n’y en a qu’une dans un texte aussi long, cela signifie d’ailleurs que je n’ai peut-être pas si mal fait mon travail. Je ne prétends évidemment pas être à l’abri de toute erreur et, si j’en ai commis une, je souhaite au contraire la corriger. Mais, dans ce cas, pourquoi ne pas me préciser laquelle, ne serait-ce que pour éviter qu’une information erronée ne continue à circuler ? Si vous me l’indiquez, je pourrai la vérifier et, si elle est avérée, la rectifier immédiatement.
C’est précisément ainsi que je conçois la recherche : non comme la défense d’une position personnelle à tout prix, mais comme un travail qui progresse par la confrontation des sources, le débat, le désaccord et, lorsque cela est nécessaire, la reconnaissance et la correction de nos propres erreurs.
Ce perpétuel « Eloge de l’erreur » qui serait – selon vous d’ordre « expérimental » (sic) associé au fait d’absoudre Paule Thévenin de ses erreurs (ô combien abondantes dès qu’il est question de la transcription), va finir par poser problème en érigeant « le flou/Artaud » en une sorte de règle inquiétante. Comment bâtir quelque chose là-dessus ?
Je trouve ainsi paradoxal — et, je l’avoue, assez peu sérieux — que, dans L’Affaire Artaud, vous consacriez un paragraphe entier à reprocher à Paule Thévenin d’avoir transcrit « pourjoi » au lieu de « pourquoi ». De même, à la page 186, vous lui faites grief d’un choix de mise en forme, alors que cette même page est elle-même reproduite en double dans votre ouvrage. En effet comment batir quelque chose là-dessus.
Il ne s’agit évidemment pas, pour moi, de mettre en cause le travail des éditions Fayard dans son ensemble. Mais lorsque je compare, sur plusieurs points précis, votre travail éditorial à celui réalisé par Paule Thévenin chez Gallimard, je suis contraint de constater que le vôtre me paraît sensiblement moins rigoureux. Certaines erreurs, incohérences ou négligences auraient manifestement pu être évitées par une relecture plus attentive.
Bien entendu, il existe des exceptions, mais, de manière générale, une maison comme Gallimard, forte d’une longue tradition littéraire et éditoriale, notamment liée à la publication d’auteurs comme Proust, accorde un soin particulier au travail d’établissement, de correction et de relecture des textes. Fayard, en tant que grande maison généraliste publiant des ouvrages de nature et de qualité très diverses — du Suicide français d’Éric Zemmour au Journal d’un prisonnier de Nicolas Sarkozy —, ne s’inscrit pas nécessairement dans la même tradition éditoriale. Je pense ainsi que, si vous aviez publié C’était Antonin Artaud chez Gallimard, des correcteurs plus attentifs ou plus expérimentés auraient probablement repéré et corrigé cette coquille sur Lorca, que je suppose bien entendu indépendante de votre volonté.
Des erreurs dans le travail de Paule Thévenin, il y en a évidemment. Mais, compte tenu de l’ampleur et de la difficulté de la tâche qu’elle a accomplie presque seule — le nombre considérable de textes à établir, la complexité de certains manuscrits, leur déchiffrement parfois extrêmement difficile — on peut presque s’étonner qu’il y en ait si peu. C’est précisément pourquoi il me paraît difficile de reprocher avec autant de sévérité à Paule Thévenin des erreurs parfois infimes lorsque son propre travail éditorial, pris dans son ensemble, demeure d’une rigueur remarquable.
Un autre argument que vous avancez souvent dans L’Affaire Artaud pour décribilisé Paule Thévenin est qu’elle aurait appartenu à un système, disposant de puissants relais institutionnels, éditoriaux et politiques, qui l’aurait protégée tout en marginalisant ou en empêchant d’autres chercheurs, comme vous, de trouver leur place dans le champ des études artaudiennes.
Pour ceux qui ne possèdent pas votre livre, on retrouve cette même idée dans un article de votre blog intitulé ARTAUD / BASELITZ. Totem et Tabou, publié en janvier 2022. À propos de l’exposition Baselitz au Centre Pompidou, vous écrivez : « Dans la librairie attenante à l’exposition (Centre Georges Pompidou), AUCUN de mes livres sur Artaud ne figure et ne figurera sur les tables. J’y suis Interdite. Totem et TABOU. Non figurée et non représentable. Pourquoi me direz-vous cette censure, cet ostracisme répété, réitéré de la part des « institutions » ? Mes écrits feraient-ils peur ? Leur ombre représentent-ils une quelconque menace ? Et pour qui, Grand Dieu ! Tant de censure et d’ostracisme : A la longue, cela finit par me faire rire. D’un rire énorme. « Jaune » certes. Mais Rouge aussi et Vert et Bleu. Un rire Violet. Un rire Écarlate ! Un rire Arc-en-ciel ! Un rire en échos. La censure cela grandit et finit par vous donner la pêche. Quant à l’ostracisme, il est une très lourde reconnaissance inversée. Une part mirifique de cet immense Gateau que l’on nomme le NÉANT. »
Je suis désolé, mais je trouve le terme d’ostracisme excessif. Le fait que vos livres ne soient pas présents sur les tables d’une librairie lors d’une exposition particulière peut évidemment être regrettable, mais cela ne suffit pas à établir l’existence d’une censure ou d’une mise à l’écart institutionnelle.
Vous avez publié chez Fayard deux ouvrages considérables sur Artaud, C’était Antonin Artaud et L’Affaire Artaud. Or Fayard appartient à Hachette Livre, principale marque de Lagardère Publishing, qui constitue le troisième groupe mondial d’édition de livres grand public et d’éducation, présent dans plus de 70 pays et rassemblant plus de 200 marques éditoriales. Lagardère est lui-même détenu à 66,3 % par Louis Hachette Group, dont le groupe Bolloré possède 30,4 % du capital.
Autrement dit, contrairement à la majorité des chercheurs travaillant sur Artaud, vos livres n’ont pas été publiés dans une structure marginale ou dépourvue de moyens : ils ont bénéficié de l’appareil de diffusion, de distribution et de visibilité de l’un des ensembles éditoriaux et médiatiques les plus puissants de France et du monde. Cela ne garantit évidemment pas qu’ils soient présents dans chaque librairie ni à chaque exposition, mais cela rend, à mes yeux, difficile l’idée d’un véritable ostracisme général.
Cette visibilité, vous l’utilisez d’ailleurs vous-même sur votre blog comme argument d’autorité, en rappelant notamment vos deux ouvrages publiés chez Fayard. Je pourrais citer à ce sujet certains propos tenus dans un message privé, mais, par principe, je m’en abstiendrai : je me limiterai aux déclarations que vous avez vous-même rendues publiques sur ActuaLitté.
Publier deux ouvrages chez Fayard constitue évidemment une reconnaissance éditoriale importante et offre une visibilité considérable. Mais le prestige d’une maison d’édition ne garantit à lui seul ni la qualité d’un livre, ni la rigueur d’une recherche. Dans les études sur Artaud, certains des travaux que je considère parmi les plus sérieux ont été publiés par de petites maisons. L’Harmattan, malgré les critiques que l’on peut lui adresser, a ainsi permis la publication de travaux universitaires et spécialisés de grande qualité qui auraient sans doute difficilement trouvé leur place ailleurs.
Pour revenir à Paule Thévenin, vous affirmez dans L’Affaire Artaud que, si elle ne s’était pas occupée des cahiers d’Artaud, quelqu’un d’autre l’aurait fait. Soyons un minimum sérieux et de bonne foi. Aujourd’hui encore, les textes parfaitement intelligibles et philosophiquement extrêmement important d’Artaud retrouvés à Cuba peinent d’être éditez dans de bonnes conditions. On imagine donc assez facilement ce qu’il serait advenu, en 1948, des notes fragmentaires, blasphématoires et parfois presque illisibles des cahiers de Rodez et de Paris si Paule Thévenin ne les avait pas conservées et défendues : une partie aurait très probablement été perdue, dispersée, voire détruite.
Cela ne signifie évidemment pas qu’elle soit au-dessus de toute critique. On peut discuter de la manière dont elle a procédé, notamment des problèmes juridiques soulevés par ses rapports avec la famille et les ayants droit d’Artaud. On peut également lui reprocher la façon parfois injuste dont elle a présenté certains membres de cette famille : la mère et la sœur d’Artaud, notamment, ne sauraient être réduites à l’image qu’elle en a parfois donnée. Paule Thévenin a certainement commis des erreurs dans cette « affaire Artaud ».
Mais ces critiques ne peuvent effacer l’importance de son travail de sauvegarde, de classement, de déchiffrement, de transcription et d’édition. En tant que chercheurs, lecteurs ou simples amateurs de la langue d’Artaud, nous devons reconnaître ce que nous lui devons. Sans elle, une part considérable de cette œuvre ne nous serait probablement jamais parvenue dans l’état où nous pouvons aujourd’hui la lire et l’étudier.
Ce qui me gêne davantage, c’est que ceux qui ont contesté votre ouvrage ne l’ont pas toujours fait sur le terrain précis de ses arguments. Certains, souvent proches ou amis de Paule Thévenin, ont davantage défendu la personne à laquelle ils étaient affectivement attachés que son travail lui-même, en répondant parfois sur un registre personnel plutôt que méthodologique. Faute d’une réfutation suffisamment rigoureuse et documentée, plusieurs idées reçues sur Paule Thévenin ont ainsi fini par s’installer durablement, au détriment d’une appréciation plus juste de l’importance de son travail pour les chercheurs qui lui ont succédé.
Pour en finir avec l’affaire Artaud
Dans L’Affaire Artaud, vous présentez cette histoire comme une véritable enquête, presque policière. Et s’il est une qualité que je vous reconnais volontiers, c’est précisément votre capacité à enquêter, à retrouver des documents, à recouper les sources et à reconstituer les faits. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles votre biographie d’Artaud me paraît, dans l’ensemble, de grande qualité.
La question qui se pose à la lecture de L’Affaire Artaud n’en est donc que plus troublante : pourquoi une enquête par ailleurs aussi fouillée adopte-t-elle un parti pris aussi marqué, parfois au point de manquer de nuance ? Je ne prétends évidemment pas apporter une réponse définitive à cette question. Mais, puisque votre livre emprunte lui-même à la logique de l’enquête, il n’est peut-être pas illégitime de poser une question très simple : à qui profite, en définitive, la situation ?
Autrefois, comme vous le soulignez vous-même, Paule Thévenin a sans doute été investie, parfois de manière excessive, d’une forme d’autorité quasi exclusive sur le ‘‘temple Artaud’’, au point d’apparaître comme la principale dépositaire de son œuvre et de sa transmission. Aujourd’hui, la situation semble presque inversée.
Sans être nostalgique du temps où Paule Thévenin faisait figure de prêtresse de l’œuvre d’Artaud — nous n’avons besoin ni de prêtres ni de prêtresses —, j’ai malheureusement constaté que circule désormais, jusque chez certains spécialistes d’Artaud, l’idée selon laquelle elle aurait trahi, voire falsifié, ses textes. Vous avez été l’une des principales protagonistes de cette remise en cause. Dès lors, une question s’impose à moi : cette position relève-t-elle uniquement d’une exigence de rigueur critique et éditoriale, ou a-t-elle pu, consciemment ou non, servir d’autres intérêts ?
Je ne sous-entends ici aucune réponse et je ne formule aucune accusation. Mais je reconnais que, compte tenu de l’histoire de ces archives, des enjeux éditoriaux et de la valeur croissante des manuscrits d’Artaud, je me suis posé la question.
Revenons à cette question de la falsification à partir d’un exemple précis : celui du vingt-sixième tome. Cela ne signifie évidemment pas qu’il n’existe aucun débat légitime concernant les choix éditoriaux de Paule Thévenin. On peut parfaitement se demander s’il faut établir un texte afin de le rendre plus lisible ou, au contraire, publier les manuscrits en fac-similé afin d’en préserver la graphie, la disposition, le rythme propre et la dimension visuelle.
Mais Paule Thévenin devait, à son époque, faire un choix éditorial. Elle l’a fait, elle l’a assumé et, si j’avais été à sa place, j’aurais fait exactement le même choix. Lorsque Évelyne Grossman a ensuite privilégié, dans certains cas, les fac-similés et une restitution plus directe de la matérialité des manuscrits, elle a fait un choix différent, mais tout aussi défendable.
Dans les deux approches, on gagne quelque chose et l’on perd quelque chose. Les interventions de Paule Thévenin — qui, je le précise, sont loin d’être aussi considérables qu’on le laisse parfois entendre et qui sont généralement signalées et expliquées dans les notes — ont permis de rendre certains textes d’Artaud plus accessibles à la lecture. À l’inverse, le fac-similé permet parfois de percevoir ce que l’établissement d’un texte atténue nécessairement : le geste graphique, les ruptures, les élans, la violence de l’écriture, parfois même quelque chose de la douleur qui traverse le manuscrit.
Nous sommes donc face à deux conceptions éditoriales différentes, chacune avec ses avantages et ses limites. La question que je me pose est alors la suivante : la révolte qui vous animait lorsque, aux côtés du neveu d’Artaud, vous entendiez défendre ses textes était-elle sincèrement guidée par votre admiration pour sa poésie et par la conviction que les choix éditoriaux de Paule Thévenin en dénaturaient l’esprit ou l’œuvre ? Ou bien d’autres considérations ont-elles également pu entrer en jeu ?
Si votre réponse est que vous avez agi avant tout par amour de l’œuvre d’Artaud, alors, pour reprendre ses propres catégories, je vous rangerais volontiers parmi ses »Bohémiens », parmi ceux qui se tiennent du côté de la révolte et de la poésie plutôt que parmi les »initiés ». J’ai envie de vous croire, car j’aime votre flamme et votre singularité, Mme de Mèredieu. Ce sont des qualités que, moi, je n’ai plus. La preuve : cette lettre de ventriloque que je vous écris, trop construite, trop consciente d’elle-même pour être véritablement proche d’Artaud.
Vous avez la flamme. Ce petit grain d’imprévisibilité, cette soif d’aller toujours plus haut, plus loin. C’est une qualité rare. Mais qu’en faites-vous ? Trop souvent, me semble-t-il, vous l’investissez dans des « affaires », des polémiques, des critiques plutôt que dans ce qui devrait compter davantage : avancer, chercher, découvrir.
Utilisez vos talents de chercheuse pour écrire une deuxième, puis une troisième grande biographie d’Artaud, en y apportant des éléments inédits, inconnus, nouveaux. Et peu importe, au fond, que ce que nous faisons intéresse beaucoup de monde ou presque personne. On n’écrit pas seulement pour être lu, ni pour entendre : « Bravo, Madame de Mèredieu. » Nous cherchons, nous écrivons, nous créons d’abord pour nous sentir vivants, pour échanger, partager, apprendre et grandir.
Profitons plutôt de cette passion commune pour mettre un peu plus de couleur dans nos existences. Cessons ces querelles de spécialistes, souvent dérisoires, qui finissent trop facilement par masquer ce qui devrait nous réunir et par laisser place aux rivalités, aux susceptibilités et aux questions d’ego.
Pour en finir avec L’Affaire Artaud, ceux qui, le 28 janvier 2017, sont sortis considérablement enrichis de l’Hôtel des ventes de Compiègne ne devraient-ils pas, au fond, adresser un immense merci à Paule Thévenin ? Après tout, c’est bien le geste qu’on lui a tant reproché — avoir recueilli et conservé les manuscrits d’Artaud après sa mort — qui a contribué à faire de ces papiers ce qu’ils sont devenus. Leur valeur ne réside pas dans le papier lui-même, mais dans l’histoire qui s’est construite autour d’eux : des textes déchiffrés, publiés, commentés, disputés, entourés peu à peu d’un récit, puis presque d’un mythe. Sans Thévenin, sans ce geste initial, sans les décennies de travail et de controverses qui ont suivi, certains de ces manuscrits vendus aujourd’hui à prix d’or seraient peut-être restés ce qu’ils étaient alors : quelques feuilles jetées au sol du Pavillon d’Ivry.
Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.
