Une géographie de la souffrance : les cures d’Antonin Artaud, de La Rouguière au Chanet, 1915-1919

Avant-propos

Le texte qui suit est librement tiré, pour les informations qu’il contient, du premier chapitre de la dernière version de mon ouvrage Artaud le Marteau. Asiles, drogues et électrochocs, un travail d’environ 250 pages consacré aux maladies, aux traitements médicaux ainsi qu’aux différentes périodes de cure et d’internement qu’Antonin Artaud traversa depuis son enfance.

Cette publication poursuit un double objectif. Il s’agit d’abord de faire connaître, à travers cet extrait, une partie du contenu et de l’orientation de cet ouvrage, qui n’a pas encore été publié. Mais la bibliographie qui l’accompagne répond également à une autre intention : donner un aperçu concret de la méthode de travail que je mets aujourd’hui en œuvre dans la rédaction d’une biographie d’Antonin Artaud, en montrant à la fois la diversité des sources mobilisées, l’importance du travail d’archives et l’ampleur des recherches documentaires engagées afin de reconstituer son parcours avec la plus grande précision possible. C’est cette même exigence que je chercherai, autant que possible, à maintenir dans chacun des chapitres de la biographie.

Le commencement du combat contre la souffrance

« En 1917, il [Antonin Artaud] est à Divonne-les-Bains, dans les Vosges, dont on a vanté à sa famille l’air apaisant. Mais les heures sont cruelles pour sa mère qui l’a accompagné. L’amélioration escomptée s’est si peu fait sentir que le début de l’hiver 1917-18 le retrouve à Saint-Didier, près de Lyon, puis à Lafoux-les-Bains, dans le Gard. Son état général s’est à tel point empiré qu’il a fallu lui adjoindre un infirmier qui ne le quittera plus ni jour ni nuit. Ses souffrances dues à ses nerfs malades ne lui laissent aucun répit et la présence de son infirmier l’irrite tellement que bien souvent il le chasse à coups de pierre. » Marie-Ange Malausséna, Antonin ArtaudLa Revue théâtrale, n°23, 1953.

En 1914, tandis que la France entre en guerre, Antonin Artaud, âgé de dix-huit ans et alors dans sa dernière année au pensionnat du Sacré-Cœur de Marseille, entre à son tour dans un autre combat, plus intime, qui ne cessera de l’accompagner tout au long de sa vie : celui contre la souffrance.

Depuis plusieurs mois, son état s’est profondément dégradé. Artaud souffre d’abattement, de fatigue, d’insomnies, de maux de tête et de troubles nerveux que son entourage peine à comprendre autant qu’à soulager. Devenu dépressif, irritable et de plus en plus éprouvé physiquement, il inquiète profondément ses parents. En juin 1915, ceux-ci décident de le conduire à Montpellier afin de consulter le professeur Joseph Grasset, alors l’un des médecins les plus réputés dans le domaine des maladies nerveuses.

Après l’avoir examiné, Grasset diagnostique une ‘‘neurasthénie aiguë’’. Encore très employé au début du XXᵉ siècle, ce terme recouvre alors un ensemble assez vaste de symptômes : épuisement général, fatigue persistante, céphalées, insomnies, irritabilité, difficultés de concentration et profond abattement. Le diagnostic donne ainsi un nom au mal dont souffre le jeune homme, sans pour autant en éclairer véritablement la nature ni offrir la perspective d’une guérison certaine. Grasset recommande alors son admission à la maison de santé de La Rouguière, dans les environs de Marseille.

Commence ainsi une longue errance médicale qui, pendant près de cinq années, conduira Artaud de clinique en maison de santé, de station thermale en établissement de repos, de Marseille à Meyzieu, de Divonne aux montagnes pyrénéennes, puis jusqu’à Neuchâtel. À chaque étape renaît le même espoir : qu’un médecin, une cure, un climat, un traitement ou un nouvel éloignement parvienne enfin à apaiser cette souffrance qui semble désormais gouverner son existence. Une souffrance qu’Artaud décrira plus tard comme atteignant jusqu’au cœur même de son être, l’empêchant de disposer pleinement de sa pensée et de son propre corps.

Joseph Grasset : de la médecine vitaliste aux psychonévroses de guerre

Né à Montpellier le 18 mars 1849, dans une famille catholique liée depuis plusieurs générations à la Faculté de médecine, Joseph Grasset accomplit l’essentiel de sa carrière dans sa ville natale. Brillant élève, distingué au Concours général de philosophie, il obtient son doctorat en médecine en 1873, puis se classe premier au concours national d’agrégation de 1875, devant Georges Dieulafoy. Professeur de thérapeutique et de matière médicale à partir de 1881, il succède en 1886 au professeur Dupré dans l’une des prestigieuses chaires de clinique médicale de Montpellier. Pendant plus de vingt ans, il partage ainsi son activité entre l’enseignement, son service hospitalier, une importante clientèle privée et la rédaction d’une œuvre considérable consacrée à la médecine interne, à la neurologie, à la psychologie et à la philosophie médicale.

En 1909, désireux de se dégager de la lourde activité clinique avant que l’âge ne l’y contraigne, Grasset échange son enseignement avec son élève Georges Rauzier et prend en charge la chaire de pathologie générale, discipline dans laquelle il voit le couronnement et la synthèse de la médecine. Cette chaire constitue le dernier enseignement universitaire de sa carrière. C’est donc en qualité de professeur de pathologie générale, mais fort de plusieurs décennies d’expérience clinique et neurologique, qu’il reçoit Antonin Artaud à Montpellier en juin 1915.

Lorsque les parents d’Artaud viennent le consulter, Joseph Grasset est âgé de soixante-six ans et se trouve au sommet de son autorité médicale. Grâce au professeur Thierry Lavabre-Bertrand, fin connaisseur de l’histoire de Grasset, j’ai appris que celui-ci, dont la santé décline alors, abandonne définitivement ses fonctions universitaires au cours de la guerre — certaines sources faisant remonter sa retraite administrative à 1914 — tout en poursuivant une activité privée de consultation à son domicile, au 6, rue Jean-Jacques-Rousseau, à Montpellier. Il meurt dans cette même ville le 7 juillet 1918.

La guerre donne alors à ses recherches neurologiques un nouveau champ d’application. Parallèlement à son activité universitaire, la mobilisation médicale provoquée par le conflit l’amène à participer directement à la prise en charge des soldats atteints de troubles du système nerveux. Aux côtés du docteur Maurice Villaret, il exerce comme médecin-chef du Centre neurologique de la XVIᵉ région militaire de Montpellier, installé à l’hôpital complémentaire n° 44. Ce service reçoit et examine des militaires présentant aussi bien des lésions neurologiques organiques que des troubles fonctionnels sans lésion apparente, notamment des paralysies, des tremblements et diverses manifestations alors regroupées sous le terme de « psychonévroses de guerre ».

Or ces troubles occupent précisément Grasset au moment où Artaud vient le consulter. Le 1er avril 1915, quelques semaines seulement avant leur rencontre, il publie dans La Presse médicale une étude intitulée Les Psychonévroses de guerre. Le 28 octobre de la même année, il revient sur cette question dans un nouvel article consacré au traitement des psychonévroses de guerre. Grasset n’est donc pas seulement l’un des grands spécialistes français des maladies nerveuses : il se trouve alors directement confronté aux formes nouvelles de troubles neurologiques révélées ou multipliées par le conflit. Il réfléchit aux relations complexes entre atteinte nerveuse, émotion, traumatisme psychique et manifestations corporelles. Lorsqu’il diagnostique chez le jeune Artaud une neurasthénie aiguë, ce diagnostic s’inscrit ainsi dans les préoccupations médicales qui occupent alors une place centrale dans son activité.

Bien qu’il soit avant tout interniste, Grasset demeure surtout connu pour ses recherches sur les maladies du système nerveux. Ses travaux portent notamment sur les localisations cérébrales, les maladies de la moelle épinière, l’hystérie, l’hypnotisme, la suggestion et les différentes formes d’activité subconsciente. Il considère que les fonctions mentales ne correspondent pas à des centres anatomiques rigoureusement isolés, mais dépendent de systèmes fonctionnels complexes, qu’il représente notamment sous la forme d’un « polygone cérébral ».

Son œuvre ne se limite toutefois ni à la clinique ni à la neurologie. Héritier revendiqué de la tradition médicale montpelliéraine, Grasset prend également la défense du vitalisme de Paul-Joseph Barthez, dans lequel il voit moins une doctrine figée qu’une intuition de l’autonomie du vivant et de ses capacités propres de réaction. Cette filiation apparaît explicitement dans son enseignement : en 1909, il intitule sa leçon inaugurale de pathologie générale La médecine vitaliste et la physiopathologie clinique. À travers des ouvrages comme Les Limites de la biologieLe Psychisme inférieurDemi-fous et demi-responsables ou encore son Traité de physiopathologie clinique, Grasset cherche ainsi à concilier physiologie, psychologie et réflexion philosophique sur l’unité de l’être humain.

Il faut enfin rappeler un lien familial qui contribuera également à la postérité du nom de Grasset : Bernard Grasset, futur fondateur de la maison d’édition éponyme, était le neveu de Joseph Grasset. Et, pour le simple plaisir de l’anecdote, un autre rapprochement avec Antonin Artaud mérite d’être signalé : le 25 novembre 1927, lors de la première de Vient de paraître d’Édouard Bourdet au Théâtre de la Michodière, Bernard Grasset, Gaston Gallimard et Robert Denoël sont présents, tout comme Antonin Artaud, qui aurait lui-même procuré les places à Denoël. La pièce constitue une satire féroce du monde de l’édition ; Nicole Manuello rapporte ainsi, dans Il y a quarante ans mourait Édouard Bourdet, publié dans Jours de France le 19 janvier 1985 : « On raconta qu’au soir de la répétition générale, toute la salle reconnut Bernard Grasset sous les traits de Moscat, sauf un spectateur : Bernard Grasset lui-même. Jubilant, il s’esclaffait en disant : “C’est épatant, c’est tout-à-fait Gallimard”. »

La neurasthénie : donner un nom à l’épuisement d’Artaud

Étymologiquement, le mot ‘‘neurasthénie’’ vient des termes grecs νεῦρον, qui désigne le nerf, et σθένος, la force ou la vigueur. Il renvoie donc littéralement à une faiblesse ou à un épuisement de la force nerveuse. Le terme ‘‘pèse-nerfs’’, inventé par Artaud, pourrait d’ailleurs évoquer, d’une manière singulièrement concrète, des nerfs qui pèsent, qui sont alourdis, ou dont la capacité de réaction semble entravée. Aujourd’hui, lorsque le terme de neurasthénie est encore employé, il désigne surtout un état de fatigue anormale et prolongée, accompagné de différents symptômes physiques, psychiques ou neurologiques.

Pour comprendre ce que les médecins du début du XXᵉ siècle entendaient par là, il faut rappeler la représentation qu’ils se faisaient du système nerveux. Celui-ci est constitué de centres — le cerveau, le mésencéphale, le bulbe, le cervelet et la moelle épinière — ainsi que des nerfs qui relient ces centres à la périphérie du corps. L’ensemble doit pouvoir répondre rapidement aux besoins de l’organisme et mobiliser les ressources nécessaires pour les satisfaire. Les nerfs recueillent des informations, transmettent au cerveau les excitations venues de l’extérieur, permettent de répondre aux stimuli et participent également à la régulation des grandes fonctions internes. Dans cette perspective, la neurasthénie correspondrait à une sorte d’épuisement ou de dérèglement de cette énergie nerveuse.

Le terme médical fut introduit en 1869 par le médecin américain George Miller Beard, qui développa ensuite cette notion dans plusieurs ouvrages, notamment American Nervousness, Its Causes and Consequences en 1881 et Sexual Neurasthenia (Nervous Exhaustion) en 1884. La neurasthénie désigne alors une forme de fatigue nerveuse associant manifestations physiques et troubles psychiques.

Freud dans sa classification des névroses, il distinguera les névroses de transfert — hystérie, obsession, phobie — des  névroses actuelles, parmi lesquelles il place notamment la névrose d’angoisse, l’hypocondrie et la neurasthénie. Pour Freud, la neurasthénie possède notamment une origine sexuelle : elle peut apparaître lorsque l’excitation sexuelle ne trouve pas une décharge adéquate. Plus largement, le sujet neurasthénique doute de ses capacités, redoute les conséquences de ses actes et dépense une part considérable de son énergie psychique dans la gestion de ses tensions et de ses angoisses. Il ne lui resterait alors plus suffisamment d’énergie disponible pour les tâches ordinaires, d’où cette impression constante de fatigue, d’impuissance et d’épuisement. Cette difficulté à exprimer et à décharger sa vitalité finit ainsi par maintenir le sujet dans un état permanent de tension nerveuse. On a parfois rapproché de cet état à Raskolnikov, le héros de Crime et Châtiment de Fiodor Dostoïevski.

À l’époque d’Artaud, les principaux symptômes permettant de reconnaître une neurasthénie étaient nombreux : fatigue apparaissant après un effort mental, affaiblissement des facultés psychiques, anxiété, émotivité excessive, maux de tête ou céphalées, étourdissements, hypersensibilité, incapacité à se détendre, impression de pensée brumeuse, irritabilité, perte de vitalité, ainsi que diverses névralgies, c’est-à-dire des douleurs attribuées à l’irritation d’un nerf. « Qu’est-ce que la neurasthénie ? Un épuisement du système nerveux ou asthénie nerveuse ; la neurasthénie est caractérisée par la diminution, la défaillance, la faiblesse de la volonté et de l’énergie. Chez le neurasthénique tout le système nerveux est en état d’infériorité fonctionnelle. Le neurasthénique est un épuisé au moral comme au physique, incapable d’un effort intellectuel, qui a voulu trop aller de l’avant et dépasser sa mesure, mais ses facultés, toutes affaissées qu’elles soient, ne le sont que momentanément. » J. H. Bourguignon, La neurasthénie : ses causes, ses symptômes, son traitement4e éd., Paris, Laboratoire Bourguignon, 1911.

Dans le Traité de pathologie mentale, publié sous la direction du professeur Gilbert Ballet, cette fatigue est décrite avec précision : « Tout travail intellectuel leur est difficile, voire impossible. (…) Ils se plaignent fréquemment de ne pouvoir suivre une conversation tant soit peu prolongée ; la fatigue cérébrale apparaît vite ; ils cherchent leurs mots et quelquefois s’interrompent ayant perdu le fil de leurs discours. (…) Les neurasthéniques sont généralement apathiques et tristes, enclins au pessimisme, aux préoccupations hypocondriaques. » Quelques années plus tard, le Larousse médical de 1925 en donne une définition très proche : « Affaiblissement de la force nerveuse, caractérisé par l’asthénie, la céphalée, la rachialgie (ou douleur de la colonne vertébrale), l’insomnie, l’atonie gastro-intestinale et un état mental particulier. »

Mais puisque c’est Joseph Grasset qui diagnostiqua chez Artaud une ‘‘neurasthénie aiguë’’, il est particulièrement intéressant de revenir à la manière dont ce médecin décrivait lui-même cette affection. En 1881, dans Traité pratique des maladies du système nerveux Grasset écrit : « Les malades se plaignent d’abord de troubles moteurs : grande faiblesse et fatigue rapide dans les jambes ; sensation de lassitude dans les membres inférieurs et dans tout le corps comme après une longue course. (…) Quelquefois on éprouve des douleurs plus ou moins dans les divers nerfs. (…) L’érection et la puissance virile sont diminuées ; mais dans le coït l’éjaculation est rapide. (…) En même temps on pourra noter souvent de l’insomnie. L’intégrité des fonctions intellectuelles et des sens est complète. Mais l’esprit est en général très frappé par cette situation pénible : les sujets deviennent hypocondriaques, craignent les débuts de l’ataxie locomotrice ou de toute autre maladie de la moelle. »

La neurasthénie pouvait-elle cependant constituer un terrain favorable à l’apparition de troubles mentaux ? C’est en tout cas ce qu’affirme le docteur Édouard Toulouse, qui s’occupera lui aussi d’Artaud quelques années plus tard. En 1896, dans Les causes de folie. Prophylaxie et assistance, il écrit : « La neurasthénie, cette névrose vague, qui est une fatigue chronique pouvant être créée par toutes les causes d’épuisement, est un terrain très propice à l’évolution des troubles mentaux (…) (La neurasthénie) créerait donc, de toutes pièces et sans prédisposition spéciale, une aptitude morbide aux troubles mentaux. »

Cette frontière incertaine entre maladie nerveuse et maladie mentale explique aussi l’ambiguïté sociale du diagnostic. En 1922, le docteur Henri Claude — que l’on retrouvera notamment dans le contexte évoqué par Breton dans Nadja — affirme que le terme de neurasthénie pouvait être fréquemment employé dans les milieux bourgeois pour éviter celui, beaucoup plus stigmatisant, d’aliénation mentale. Deux ans plus tard, en 1924, dans son article Les Névroses, le docteur René Allendy afiirme que celle-ci « résulte d’une impuissance à s’adapter à la cause émotive continue (…) Le neurasthénique est un émotif qui prend les choses à cœur, qui vibre trop intensément et qui lutte avec une volonté très grande, mais son excès d’activité et d’efforts le rend précisément très vulnérable : se dépensant sans compter, il finit par succomber épuisé et vaincu mais toujours tendu pour la lutte. (…) Le neurasthénique tend à surmener dans des efforts du conscient contre l’inconscient ; le choc psychique déterminera chez lui une fixation pathologique de l’attention et de la volonté ; il en arrivera à créer activement les symptômes auxquels il croit. »

Ainsi, derrière un diagnostic qui pourrait aujourd’hui paraître vague, la neurasthénie recouvrait au début du XXᵉ siècle une conception beaucoup plus vaste de l’épuisement : épuisement du corps, des nerfs, de la volonté et parfois de la capacité même à penser et à agir. Appliqué au jeune Artaud, ce diagnostic est donc particulièrement significatif : il ne désigne pas seulement une fatigue passagère, mais tente déjà de donner un nom médical à cette expérience d’une vitalité entravée, d’un système nerveux douloureux et d’une pensée menacée d’épuisement qui deviendra l’un des problèmes centraux de toute son existence.

La Rouguière et le docteur Étienne Jourdan

C’est en 1910 que l’ancienne bastide de La Salle, située dans la partie orientale de Marseille, change profondément de fonction. Le docteur Étienne Jourdan acquiert la propriété auprès de M. Rouguier et y ouvre un établissement médical qui prend le nom de La Rouguière, probablement formé à partir de celui de l’ancien propriétaire.

La propriété se trouvait sur le territoire de Saint-Marcel, dans la vallée de l’Huveaune, à l’est de Marseille, mais sur les hauteurs qui dominent l’axe reliant le centre de la ville à Aubagne. Elle correspond aujourd’hui au domaine occupé par le centre de La Rouguière, autour du 101, boulevard des Libérateurs, 13011 Marseille. La bastide était entourée d’un parc d’environ trois hectares, suffisamment vaste pour permettre l’isolement des pensionnaires, les promenades et les activités en plein air. L’adresse moderne ne doit toutefois pas être projetée telle quelle sur l’année 1915 : le boulevard des Libérateurs ne reçut ce nom qu’après la Seconde Guerre mondiale. Dans les documents de la Grande Guerre, l’établissement est simplement localisé à ‘‘La Rouguière, Saint-Marcel’’.

La clinique se trouvait donc à l’écart de la ville dense, dans un environnement encore largement rural. Cette implantation répondait aux conceptions médicales du début du XXᵉ siècle. Pour les malades souffrant de troubles nerveux, de neurasthénie, d’épuisement ou de convalescences prolongées, on recherchait volontiers le calme, l’air, le soleil, le silence et l’éloignement des contraintes familiales ou professionnelles. Le parc n’était pas seulement un décor : il faisait partie du dispositif thérapeutique, en permettant le repos à l’extérieur, les marches quotidiennes et la régularisation du rythme de vie.

Étienne Jourdan, médecin et naturaliste

Étienne Laurent Augustin Jourdan, né à Marseille en 1854, avait suivi un parcours singulier. D’abord formé aux sciences naturelles, il obtint à Paris, en 1880, un doctorat dans cette discipline avant de soutenir, le 13 décembre 1901, à la faculté de médecine de Montpellier, une thèse intitulée De l’influence du rêve sur le délire. Essai de psycho-physiologie. Ancien interne de l’Asile d’aliénés de Marseille, il possédait ainsi une expérience directe de la psychiatrie et s’intéressait aux phénomènes situés aux frontières du sommeil, de l’hallucination et du délire.

Ce n’est probablement pas un hasard si Joseph Grasset orienta Antonin Artaud vers son établissement. Figure majeure de la faculté de médecine de Montpellier, Grasset avait consacré une part importante de ses travaux aux maladies du système nerveux, à l’hystérie, aux automatismes psychologiques, au subconscient, au rêve, à l’hypnotisme et à la psychothérapie. La thèse de Jourdan s’inscrivait donc pleinement dans son champ de recherches.

Cette proximité apparaît également à travers la Société d’hypnologie et de psychologie et la Revue de l’hypnotisme et de la psychologie physiologique. Grasset, membre fondateur et ancien vice-président de la Société, comptait parmi les principaux collaborateurs de la revue, aux côtés d’Hippolyte Bernheim, Alfred Binet, Vladimir Bechterew ou Alexandre Lacassagne. En juin 1904, la thèse de Jourdan fut couronnée du prix Liébeault. Le rapport soulignait l’étendue de ses connaissances cliniques et précisait qu’il s’était initié à la théorie et à la pratique de la psychothérapie ; cette distinction lui valut d’être admis de droit dans la Société.

Jourdan et Grasset appartenaient ainsi au même milieu scientifique, à la croisée de la neurologie, de la psychiatrie et de la psychophysiologie, et partageaient un intérêt commun pour l’hypnotisme, la suggestion, le rêve et les nouvelles formes de psychothérapie.

La Rouguière pendant la Première Guerre mondiale

À partir du 13 septembre 1914, la clinique Jourdan fut intégrée au dispositif hospitalier militaire de la XVe région sous le nom d’hôpital bénévole n° 4 bis. Elle disposait de vingt lits et avait pour spécialité les « maladies nerveuses ». Sa faible capacité montre qu’il s’agissait moins d’un grand hôpital militaire que d’une clinique privée mise à la disposition du service de santé des armées. En 1915, La Rouguière pouvait ainsi accueillir à la fois des pensionnaires civils et des militaires souffrant de troubles neurologiques ou fonctionnels, de névralgies, tremblements, paralysies sans lésion clairement identifiable, crises hystériques, troubles du sommeil, états anxieux, neurasthénie, dépression ou manifestations liées aux traumatismes de guerre. L’expression  ‘‘maladies nerveuses’’ recouvrait alors un champ beaucoup plus large qu’aujourd’hui. La Rouguière ne constituait toutefois pas un asile psychiatrique : les patients y restaient sous surveillance médicale, mais dans un cadre moins contraignant et moins administratif que celui des établissements d’aliénés.

Pour un malade diagnostiqué neurasthénique comme Artaud, le premier élément de la cure reposait vraisemblablement sur le repos et une stricte régularisation de l’hygiène de vie. Depuis la fin du XIXᵉ siècle, les médecins recommandaient volontiers aux neurasthéniques d’interrompre leurs études ou leur travail intellectuel et de s’éloigner, autant que possible, des préoccupations familiales ou sociales considérées comme une source d’épuisement. Le malade devait adopter un rythme régulier, dormir longuement, prendre ses repas à heures fixes et éviter les sollicitations susceptibles, selon les conceptions de l’époque, d’entretenir la fatigue de son système nerveux. Cela expliquera peut etre l’attitude future d’Artaud quand il ne sera pas bien enfermer dans des asiles d’eviter de vouloir voir des membres de sa familles.

Les patients atteints de troubles nerveux étaient fréquemment décrits comme affaiblis, amaigris ou insuffisamment nourris. Les cures accordaient par conséquent une place importante à une alimentation abondante et régulière, composée notamment de lait, d’œufs, de viande, de bouillons et de diverses préparations réputées toniques ou fortifiantes.  Le vaste parc de La Rouguière se prêtait particulièrement à ce type de régime. Les journées pouvaient vraisemblablement être ponctuées de promenades, d’exercices légers et de longues périodes de repos au grand air. L’activité physique devait cependant être soigneusement dosée : une immobilité excessive risquait d’entretenir l’apathie, tandis qu’un effort trop soutenu était susceptible, selon les conceptions médicales de l’époque, d’aggraver l’épuisement nerveux.

L’hydrothérapie occupait notamment une place importante dans le traitement des maladies nerveuses. Elle pouvait prendre la forme de bains tièdes prolongés, de bains frais, d’enveloppements humides, d’affusions, de douches en pluie ou encore de jets dirigés sur certaines parties du corps. La température de l’eau, la durée des séances et la pression des jets variaient selon que le médecin recherchait un effet calmant, stimulant ou tonique. 

Reste enfin la question du médecin qui suivit personnellement Artaud à La Rouguière. En principe, sa prise en charge aurait dû relever du docteur Étienne Jourdan, fondateur de l’établissement et spécialiste des maladies nerveuses. Cependant, dans Les Paradis perdus. Drogues et usagers de drogues dans la France de l’entre-deux-guerres, l’historienne Emmanuelle Retaillaud-Bajac associe également La Rouguière au docteur Charles Reboul-Lachaux, neveu du docteur Georges Lachaux, directeur de l’asile privé du Haut-Canet. 

L’incorporation militaire à Digne

En mai 1916, la fragile convalescence d’Antonin Artaud est interrompue par un nouveau passage devant le conseil de révision. Malgré ses troubles nerveux et le séjour qu’il vient d’effectuer à La Rouguière, l’armée française, confrontée aux pertes immenses de la bataille de Verdun, le déclare apte au service.

Durant l’été, Artaud se réfugie quelque temps auprès de ses parents, à la campagne. C’est pourtant là que lui parvient bientôt son ordre de mobilisation. Le 9 août 1916, il est incorporé à Digne, dans les Basses-Alpes, et affecté comme auxiliaire au 3ᵉ régiment d’infanterie. Titulaire d’un permis, il peut être employé comme chauffeur.

La caverne de Desmichels à Digne ou se trouvait le 3e régiment d’infanterie 

La fiche matriculaire d’Antonin Artaud permet de suivre avec une précision remarquable les différentes étapes de son rapport à l’armée et, surtout, la manière dont son état nerveux fut progressivement reconnu par l’administration militaire. Né à Marseille le 4 septembre 1896, Antoine Marie Joseph Artaud, indiqué comme ‘‘sans profession’’ au moment de son recensement, est inscrit sous le numéro matricule 3728. Son signalement le décrit comme un jeune homme aux cheveux châtains, aux yeux marron, au front moyen et au visage long, mesurant environ 1,67 mètre, taille ultérieurement rectifiée à 1,69 mètre.

Lors des opérations de recrutement, il est d’abord ajourné pour faiblesse. La fiche mentionne notamment une décision du 8 juin 1915, à une époque où son état de santé est déjà préoccupant et où sa famille cherche précisément à faire soigner les troubles nerveux dont il souffre. Malgré cette fragilité reconnue, Artaud finit néanmoins par être incorporé. 

Son expérience militaire est cependant de courte durée. Quelques mois seulement après son incorporation, son état nécessite un nouvel examen. Le 20 janvier 1917, la Commission de réforme prononce sa réforme avec la mention particulièrement significative : ‘‘hyperesthésie, troubles nerveux d’ancienneté (étranger au service)’’. Artaud est rayé des contrôles dès le lendemain, 21 janvier 1917. La formule ‘‘étranger au service’’ indique que l’administration militaire considère que les troubles constatés ne sont pas la conséquence de son passage sous les drapeaux, mais qu’ils existaient antérieurement. 

L’intérêt de ce document ne s’arrête pourtant pas à cette première réforme. L’armée continue à suivre son état au cours des années suivantes. Le 18 décembre 1917, la Commission de réforme de Marseille constate que les « troubles nerveux [sont] non améliorés » et prononce une nouvelle réforme temporaire. Un an plus tard, le 14 décembre 1918, l’examen devient plus précis encore : la fiche mentionne des « troubles nerveux », des « phases d’agitations » ainsi qu’une « inégalité pupillaire ».

Entre 1917 et 1919, tandis qu’il passe de maisons de santé en stations de repos, les commissions militaires constatent elles aussi la persistance, puis la complexification, de symptômes qui ne disparaissent pas malgré les traitements. Une mention ultérieure de la fiche paraît également faire état d’une ‘‘psychasthénie grave’’ accompagnée de fatigue générale.

La fiche matriculaire militaire d’Antonin Artaud

Au moment même où Artaud fait ainsi l’expérience de la médecine militaire du côté du malade, André Breton se trouve lui aussi confronté au monde de la neurologie et de la psychiatrie, mais depuis l’autre versant de l’institution. Affecté à sa demande, le 26 juillet 1916, au centre neuropsychiatrique de la IIᵉ armée à Saint-Dizier, il travaille sous la direction du docteur Raoul Leroy, médecin-chef de Ville-Évrard. Il y observe des soldats atteints de troubles mentaux et neurologiques provoqués ou aggravés par la guerre.

Le rapprochement entre les deux trajectoires est saisissant. Tandis qu’Artaud traverse les maisons de santé en qualité de malade, soumis aux traitements, aux examens et à la surveillance médicale, Breton découvre la neurologie et la psychiatrie comme étudiant en médecine militaire. L’un éprouve directement dans son corps et dans son existence le pouvoir de l’institution médicale ; l’autre écoute les malades, observe leurs comportements, recueille leurs paroles, leurs associations et leurs états de conscience. Ces expériences contribueront plus tard chez Breton à la réflexion sur l’automatisme psychique et, plus largement, à la naissance du surréalisme. Quelques années plus tard, les deux hommes se rencontreront ainsi après avoir approché presque simultanément, mais depuis des positions radicalement différentes, le même univers de la maladie nerveuse et mentale.

À peine libéré de ses obligations militaires, Artaud retourne d’ailleurs vers la médecine. En janvier 1917, il consulte de nouveau le professeur Joseph Grasset à Montpellier. Il souffre toujours de cette ‘‘monstrueuse compression du crâne’’ qu’il évoquera plus tard, accompagnée d’un resserrement de tous les nerfs si intense qu’il entraîne par moments une perte de sensibilité. Inquiet devant l’asymétrie pupillaire du jeune homme, Grasset pratique une ponction lombaire et fait procéder à un test de Wassermann sur le sang ainsi que sur le liquide céphalo-rachidien. À la suite de ces examens, Artaud est diagnostiqué comme atteint de syphilis héréditaire. Il commence un traitement par injections de bi-iodure de mercure. Florence de Mèredieu écrit à ce propos dans Antonin Artaud dans la guerre : « La découverte de cette ‘‘hérédosyphilis’’ fut ressentie par le jeune homme comme une tare d’autant plus profonde qu’elle ravivait certaines plaies familiales : le mariage consanguin de ses parents, dont les mères respectives étaient sœurs, et pour lequel une autorisation spéciale de l’archidiacre de Smyrne avait été nécessaire ; et surtout la funeste série des enfants mort-nés d’Euphrasie, la mère d’Artaud. »

Le séjour d’Artaud à la maison de Courjon de Meyzieu

Le père d’Artaud, Antoine-Roi Artaud, ne se résigne pas et veux absolument guérir son fils. Inquiet, bientôt désespéré par la persistance de ses souffrances, il consulte des revues médicales, recherche de nouveaux établissements et finit par décider son admission dans la maison de santé privée fondée par le docteur Antoine Jean Courjon à Meyzieu, à l’est de Lyon.

La date exacte de l’arrivée d’Artaud demeure inconnue. L’ordre de ses déplacements permet toutefois de la situer avec une relative précision : son séjour à Meyzieu intervient après sa réforme militaire du 20 janvier 1917 et son nouveau passage à Montpellier, mais avant la cure entreprise au printemps de la même année à Divonne-les-Bains. Artaud séjourna donc vraisemblablement dans l’établissement Courjon en février ou en mars 1917.

À cette époque, Meyzieu est encore un chef-lieu de canton du département de l’Isère, situé à une douzaine de kilomètres de Lyon. La commune est reliée à la ville par un tramway électrique, la ligne 16, dont l’aménagement vient d’être achevé en 1907. La maison de santé s’étend sur une propriété de plus de dix hectares et comprend plusieurs bâtiments indépendants, répartis en trois groupes soigneusement séparés les uns des autres.

Fondée en 1881, la maison Courjon n’est pas un simple sanatorium destiné au repos des convalescents. Elle est spécialisée dans le traitement des maladies du système nerveux et, officiellement autorisée comme asile privé dans les années 1890, accueille une population extrêmement diverse : des patients souffrant de neurasthénie, de psychasthénie, d’obsessions, de phobies ou d’autres psychonévroses, mais aussi des personnes atteintes de psychoses ou de troubles nerveux associés à des intoxications par l’alcool, l’éther, la morphine ou la cocaïne. Elle propose notamment des cures de régime, des traitements de sevrage et différentes formes d’isolement thérapeutique.

Une plaquette de présentation de l’établissement, datant très probablement des années 1920 et généreusement transmise par Émeline Pruvot, archiviste-documentaliste de la ville de Meyzieu, résume ainsi sa vocation : « L’établissement médical de Meyzieux, fondé en 1881 par le docteur Antoine Courjon, est destiné au traitement des maladies du système nerveux, névroses et psychonévroses : neurasthénie, psychasthénie, obsessions et phobies, manifestations pithiatriques, toxicomanie. »

Bien que cette brochure soit postérieure de quelques années au séjour d’Artaud, elle permet de mieux comprendre l’organisation matérielle et médicale de la maison de santé, vraisemblablement héritée, pour une large part, de celle qui existait déjà en 1917.

Le premier groupe de bâtiments, appelé ‘‘la Villa’’, était réservé aux femmes. Il comprenait les pavillons Saint-Jean, Saint-Michel et Saint-Joseph, ainsi que l’Orangerie. Les pensionnaires disposaient d’un vaste parc, de jardins d’hiver, de salons, d’une salle à manger et de salles de lecture et de jeux.

Le deuxième groupe comprenait notamment les pavillons Saint-Rémi et Saint-Armentaire, ainsi qu’un bâtiment appelé ‘‘l’Ambulance’’. Le pavillon Saint-Armentaire recevait notamment des malades accompagnés. L’Ambulance disposait pour sa part d’une salle de jeux, d’une bibliothèque et d’une salle de billard. 

Le troisième groupe, appelé Saint-Antoine, était consacré au traitement des psychoses. L’établissement comprenait également une annexe destinée à la prise en charge d’enfants alors qualifiés ‘‘d’arriérés’’. Les différentes catégories de patients demeuraient rigoureusement séparées. Les bâtiments réservés aux personnes considérées comme aliénées disposaient notamment d’une entrée particulière, de manière à ce que les pensionnaires venus pour une cure nerveuse ne soient pas directement assimilés aux malades internés.

Cette organisation constituait l’une des particularités de la clinique Courjon. Alors que de nombreuses maisons de santé se spécialisaient dans une catégorie précise de patients, l’établissement de Meyzieu accueillait un spectre particulièrement large de maladies mentales et nerveuses, tout en maintenant une stricte séparation entre les différents groupes. Comme Artaud fut effectivement admis dans la section consacrée aux neurasthéniques et aux psychonévroses, et non à celle des psychoses, il est probable qu’il ait été installé dans l’un des bâtiments du deuxième ensemble.

La clinique disposait de salles d’hydrothérapie, du chauffage central et de l’éclairage électrique, équipements encore relativement modernes pour une maison de santé de cette période. Une grande importance était également accordée à l’alimentation et à la qualité des produits servis aux pensionnaires. La propriété comprenait une vacherie, un poulailler, un clapier, un jardin potager de plusieurs hectares ainsi qu’une exploitation agricole d’environ cinquante hectares. L’établissement pouvait ainsi produire lui-même une partie du lait, des œufs, des légumes et de la viande consommés sur place. Bien que la maison de santé n’ait aucun caractère confessionnel, une chapelle se trouvait également à l’intérieur de l’établissement et était desservie par un aumônier.

Le repos, l’isolement, la régularité des repas, les promenades dans le parc et l’hydrothérapie formaient ainsi probablement le cadre ordinaire du traitement. Selon les patients, ces mesures pouvaient être complétées par des régimes particuliers, des massages, des traitements médicamenteux ou des cures de sevrage. À Meyzieu, Artaud aurait également pu poursuivre les traitements prescrits contre une syphilis alors supposée ou diagnostiquée.

Une chambre de patient de la maison de santé Courjon de Meyzieu

La clinique appartenait encore à la famille Courjon. Son fondateur, Antoine Jean Courjon, qui l’avait fait construire sur ses propres terrains, meurt en 1918, peu après le séjour supposé d’Artaud. La direction médicale passe ensuite à la génération suivante : Jean Courjon, ancien interne des asiles publics, est mentionné dès juillet 1918 comme médecin de l’asile privé de Meyzieu, tandis que Rémi Courjon, ancien chef de clinique de neuropsychiatrie à la faculté de médecine de Lyon, est également associé à l’établissement.

Malgré la maladie, les cures et les déplacements imposés par sa famille, Artaud continue pourtant à écrire. Depuis la maison de santé, ou du moins durant cette période, il adresse à Robert de Montesquiou un échantillon de ses poèmes. Certains de ces textes semblent appartenir au même ensemble que Symphonie du soir et Le Navire mystique.

Divonne-les-Bains et premières expériences artistiques

Au printemps 1917, Antonin Artaud entreprend une nouvelle cure à Divonne-les-Bains, dans l’Ain, non loin de Genève. Réputée pour le traitement de la neurasthénie et des affections du système nerveux, la station accueille alors aussi bien des curistes civils que des soldats souffrant de troubles neurologiques liés ou aggravés par la guerre, notamment de ‘‘lésions du système nerveux et d’hystéro-traumatisme’’. Les psychoses n’y sont en revanche pas prises en charge, celles-ci relevant d’établissements spécialement destinés aux aliénés, et il semble que Divonne n’ait pas davantage accueilli de grands blessés.

La cure pratiquée à Divonne ne se limitait pas aux bains et aux douches. Elle s’inscrivait dans une conception plus large du traitement, associant changement de milieu, repos, exercice physique mesuré, contact avec la nature, surveillance médicale et organisation de la vie quotidienne. Au moment où Artaud y séjourne, la station conserve donc son activité thermale civile tout en accueillant des militaires atteints de troubles nerveux.

Cette thérapeutique visait autant au rétablissement physique qu’à l’apaisement de l’esprit. François Roland, qui avait longtemps exercé comme médecin thermal à Divonne, en résumait ainsi l’idéal : « En résumé, Divonne, destiné à fortifier le corps, à reposer l’esprit, à donner au malade la plénitude de la jouissance de sa vie, à lui procurer la paix intérieure indispensable à la bonne humeur et à la franche gaieté, ne doit offrir que des plaisirs compatibles avec des désirs modérés, des pensées sereines et des actions toutes invigorantes. »

Cette recherche d’équilibre supposait de tenir le malade à distance des excitations excessives et des plaisirs trop intenses. Roland opposait ainsi les distractions simples et régénératrices offertes par la station aux excès de la vie mondaine, invoquant à ce propos Schopenhauer : « Il n’y a pas de voie qui nous éloigne plus du bonheur que la vie en grand, la vie de noces et festins, celle que les Anglais appellent le high life ; car en cherchant à transformer notre existence en une succession de joies, de plaisirs et de jouissances, l’on ne peut manquer de trouver le désabusement. »

Les exercices physiques et les ‘‘jouissances fournies par la nature’’ constituaient dès lors les principales occupations proposées aux malades. Le paysage, les bois, les excursions et les promenades étaient envisagés comme de véritables instruments thérapeutiques. À ces activités s’ajoutaient plusieurs équipements culturels et récréatifs : une salle de lecture où les principaux journaux étaient mis à la disposition des pensionnaires, une bibliothèque de 12 000 volumes et un petit théâtre doté d’une machinerie. Les baigneurs pouvaient y devenir tour à tour acteurs et spectateurs, le théâtre ouvrant ses portes chaque samedi à ceux que l’on jugeait capables de supporter ce genre de distraction. Devant la villa principale, une large terrasse offrait enfin un vaste panorama sur les Alpes et le Mont-Blanc.

Il est impossible d’affirmer avec certitude que le docteur Joseph Grasset ait lui-même conseillé à la famille d’Artaud d’entreprendre une cure à Divonne. Un élément mérite néanmoins d’être relevé : dès ses premières pages, le prospectus de l’établissement reproduisait, sous le nom de Grasset mais sans en préciser la source, une citation consacrée aux principes mêmes du traitement en maison d’hydrothérapie. Cette présence témoigne de la proximité entre l’orientation médicale de la station et les conceptions qu’il défendait : « Il faut bien remarquer que l’envoi d’un malade dans un établissement d’hydrothérapie ne veut pas dire nécessairement traitement par l’hydrothérapie. Cela veut dire : extraction du malade hors de son milieu ordinaire et isolement dans une maison où il sera sous la direction continue et absolue d’un médecin résidant. L’hydrothérapie n’est qu’un des moyens : on l’emploiera, plus tard, chez certains neurasthéniques, pas du tout chez d’autres. »

L’établissement hydrothérapique de Divonne les bains

L’établissement hydrothérapique de Divonne se trouvait dans le pays de Gex, sur le territoire français, à proximité immédiate de la Suisse, qui entourait cette région sur deux côtés. La commune comptait alors environ 1 600 habitants. La station s’était développée autour de la source de la Divonne, qui jaillissait dans le parc du château, lui-même élevé sur les vestiges d’un édifice plus ancien remontant au XIIᵉ siècle. À proximité se dressait l’église Saint-Étienne, reconstruite au XIXᵉ siècle dans un style néoclassique après l’abandon de l’ancienne église, devenue trop délabrée.

Le développement de la station fut principalement l’œuvre du docteur Paul Vidart, qui entreprit de l’aménager vers le milieu des années 1840. Le premier établissement fut officiellement fondé en 1849. Le 28 septembre de cette année-là, Vidart s’associa avec plusieurs propriétaires locaux afin de transformer une ancienne papeterie, appelée par la suite la Grande Maison, puis la Maison des Bains. Le bâtiment comprenait des salles de douches, des piscines, des cuisines, des salles à manger, des salons et des chambres.

Ce n’est toutefois probablement pas cet établissement qu’Artaud connut lors de son séjour à Divonne en 1917. À la suite d’une importante inondation, un nouvel établissement de bains fut construit en 1885 sous l’impulsion d’Emma Vidart, veuve de Paul Vidart. Plus vaste et plus moderne, il fut édifié dans un style alors qualifié de mauresque. Ses équipements furent considérablement renouvelés à cette occasion, tandis que le docteur Fernand Bottey rejoignait la station. Conçu par l’architecte Émile Reverdin (1845-1901), le bâtiment disposait d’une infirmerie et de tout l’équipement nécessaire à l’accueil et au traitement des curistes. Les salles de douches permettaient de pratiquer différentes formes de soins, depuis les douches classiques jusqu’aux douches écossaises, tandis que la diversité des bains témoignait de la modernité thérapeutique de l’établissement.

Divonne avait longtemps été associée au docteur François Roland, qui y avait exercé comme médecin thermal et dont les écrits permettent de restituer avec précision la conception du traitement qui y était pratiqué. Lorsque Artaud séjourna dans la station en 1917, Roland n’en était cependant plus le médecin titulaire. Après sa démission en 1911, il avait été remplacé par le docteur Numa Vieux et ne conservait plus qu’un statut de médecin consultant, recevant notamment ses patients dans sa propriété, la villa Roland. L’hypothèse la plus vraisemblable est donc qu’Artaud ait été accueilli ou suivi par Numa Vieux, ou par l’un des autres médecins alors attachés aux thermes, parmi lesquels figuraient les docteurs Bottey, Ballet et Ballivet. 

Le traitement ne se réduisait d’ailleurs pas à l’hydrothérapie. Les exercices physiques et les ‘‘jouissances fournies par la nature’’ comptaient parmi les principales occupations proposées aux malades. Le paysage environnant, les bois, les excursions et les promenades étaient ainsi considérés comme de véritables instruments thérapeutiques. Plusieurs équipements culturels et récréatifs complétaient ce dispositif : une salle de lecture où les principaux journaux étaient mis à la disposition des pensionnaires, une bibliothèque de 12 000 volumes et un petit théâtre doté d’une machinerie. Les baigneurs pouvaient y devenir tour à tour acteurs et spectateurs, et le théâtre ouvrait ses portes chaque samedi à ceux que l’on jugeait capables de supporter ce genre de distraction. Devant la villa principale, une large terrass e permettait enfin d’embrasser un vaste panorama sur les Alpes et le Mont-Blanc.

À cet environnement aménagé pour la cure s’ajoutait la proximité immédiate du mont Mussy, qui dominait Divonne. Présenté à l’époque comme une véritable montagne en miniature, il culminait à un peu plus de 700 mètres d’altitude et appartenait à un massif s’étendant, avec le mont Mourex, sur un peu plus de cinq kilomètres. Ses pentes étaient couvertes de bois où se mêlaient notamment chênes, sapins et grands châtaigniers, tandis qu’à son pied se trouvait le petit village d’Arbère. Artaud parcourait également à bicyclette les environs de Divonne, se rendant notamment jusqu’à Ferney-Voltaire, situé à une quinzaine de kilomètres. Ces excursions lui permettaient de quitter, pour quelques heures, l’univers médical de la station et d’ouvrir son séjour à un autre horizon : celui des routes du pays de Gex, des villages traversés, des paysages largement dégagés et des vues sur les montagnes environnantes.

Divonne, entre station thermale et hôpital militaire

La Première Guerre mondiale bouleversa profondément le fonctionnement de la station. Dès le 27 septembre 1914, le Grand Hôtel fut réquisitionné et transformé en hôpital militaire. Devenu autonome le 21 novembre suivant, l’hôpital de Divonne occupa également l’établissement hydrothérapique. Doté de quatre-vingt-dix lits, il resta en activité jusqu’au 3 janvier 1919. Cette situation permet de mieux situer le séjour d’Artaud. Le Grand Hôtel étant affecté au service militaire, il fut très probablement hébergé ailleurs dans la station, vraisemblablement au Nouvel Hôtel, également appelé hôtel Chicago.

Construit dans un style Art nouveau et directement associé au complexe hydrothérapique, cet hôtel moderne, ouvert en 1908, disposait de l’eau chaude et froide dans les cabinets de toilette ainsi que d’ascenseurs ; le chauffage central, prévu dès sa construction, fut installé ultérieurement. Conçu pour favoriser la ‘‘cure d’air’’, il possédait un balcon pour chaque chambre, conformément aux principes thérapeutiques alors en usage à Divonne.

Fernand Gregh : un autre écrivain en cure à Divonne

Au cours de son séjour, Artaud aurait également pu croiser Fernand Gregh, futur académicien, qui fréquenta Divonne pendant les années de guerre avant d’y revenir presque chaque année en cure. Dans ses mémoires, L’Âge d’airain, Gregh raconte que son médecin lui avait « ordonné Divonne pour rougir les globules de son sang ». Séduit par la station, il évoque « ses magnifiques hôtels » et « sa nature virgilienne », offrant ainsi un témoignage particulièrement vivant de l’atmosphère de Divonne et de la réputation thérapeutique qu’elle conservait en pleine guerre.

Ce rapprochement réserve d’ailleurs une coïncidence assez singulière. Les deux écrivains, qui fréquentèrent Divonne comme curistes pendant la Grande Guerre, apparaissent quelques années plus tard, indépendamment l’un de l’autre, dans les pages d’une même enquête consacrée à la vie, à la mort et à la souffrance psychique. Fernand Gregh et Antonin Artaud furent en effet tous deux sollicités pour la célèbre enquête Le suicide est-il une solution ?, publiée dans le no 2 de La Révolution surréaliste, daté du 15 janvier 1925. La réponse de Gregh y était introduite en ces termes : « M. Fernand Gregh ne craint pas d’avancer que : Le pays d’au-delà de la Mort, c’est la Vie, La Vie encor, toujours par qui, – penser amer ! – Ton âme de destin en destin est suivie. Comme par le soleil ta nef de mer en mer ! »

Cette coïncidence ne permet évidemment pas de conclure que les deux hommes se soient connus à Divonne. Elle crée néanmoins, rétrospectivement, un curieux point de rencontre entre deux trajectoires qui avaient traversé le même univers thermal avant de se retrouver, quelques années plus tard, réunies dans les pages d’une enquête surréaliste.

Yvonne Gilles : dessin, peinture et naissance d’une relation artistique

C’est également à Divonne qu’Artaud fit une rencontre qui devait compter dans ses premières expériences artistiques : celle d’Yvonne Gilles, une jeune peintre à l’époque de 18 ans dont l’identité demeure aujourd’hui encore mal connue. Les deux jeunes gens dessinèrent ensemble et poursuivirent leurs échanges plusieurs années après leur séjour thermal, comme en témoignent plusieurs lettres qu’Artaud lui adressa encore en 1921 et 1922.

Yvonne Gilles (1899-1972) semble ainsi avoir joué un rôle dans son initiation à la peinture. Paule Thévenin, qui la rencontra vers 1949-1950, rapporte même qu’elle avait réalisé un portrait d’Artaud. Une photographie en noir et blanc de cette peinture a depuis été signalée dans une collection privée.

Portait d’Arntonin Artaud par Yvonne Gilles

La rencontre avec Yvonne Gilles introduit ainsi dans le séjour de Divonne une dimension nouvelle, à la fois affective et artistique. Dans une existence encore largement réglée par la maladie et les traitements, le dessin devient un lieu d’échange et peut-être l’une des premières manifestations durables de l’intérêt d’Artaud pour les arts plastiques.

Le Châtelard : la cure par la montagne

Au cours de l’été 1917, Antonin Artaud aurait selon ses biographes quitté une nouvelle fois Marseille pour séjourner quelque temps au Châtelard, petit village de montagne situé au cœur du massif savoyard des Bauges, entre Chambéry et Annecy. 

Chef-lieu de canton, le village s’étendait au-dessus de la vallée du Chéran, à l’endroit où le massif se resserre entre les Bauges dites ‘‘Devant’’ et les Bauges ‘‘Derrière’’. Une carte postale conservée aujourd’hui au Musée savoisien le présente comme une ‘‘station touristique voisine d’Aix-les-Bains’’, tandis qu’une autre série de cartes anciennes le qualifie expressément de ‘‘station de repos’’. Cette dernière appellation est particulièrement significative pour comprendre ce qu’Artaud pouvait venir chercher dans un tel lieu. Elle ne désignait pas nécessairement un sanatorium ni un établissement médical : au début du XXe siècle, les stations de repos ou stations climatiques étaient des localités choisies pour leur altitude modérée, la qualité de leur air, leur calme, leur ensoleillement et leur éloignement des villes. 

Cette conception s’inscrivait pleinement dans la médecine de l’époque. La climatothérapie, alors considérée comme une véritable thérapeutique, était associée aux cures thermales, marines ou d’altitude. Dans le cas d’Artaud, après les séjours plus directement médicalisés de Montpellier, Meyzieu et Divonne, Le Châtelard pourrait ainsi avoir représenté une forme de cure moins institutionnelle.

Un document exceptionnel confirme en tout cas le séjour d’Artaud au Châtelard, même si sa datation demeure incertaine. Il s’agit d’une petite gouache sur carton de 9,3 × 13 centimètres, représentant un paysage du village et longtemps conservée dans la famille Artaud. Au verso, sa sœur Marie-Ange Malaussena avait inscrit de sa propre main : « peint par Antonin Artaud lors de son séjour » ; une autre main ajouta ultérieurement : « au Chatelard (Savoie) France 1915 ». Or, la mention ‘‘1915’’, qui n’est pas de Marie-Ange Malaussena, paraît avoir été portée postérieurement. Paule Thévenin elle-même mettait en doute cette datation des premiers dessins et gouaches d’Artaud : rapprochant ce paysage d’autres œuvres de jeunesse, elle inclinait plutôt à le situer à une période plus tardive, aux alentours de 1920. Présentée à Londres lors de l’exposition Artaud and After en 1977, puis au musée Cantini de Marseille en 1995, l’œuvre fut finalement mise en vente avec le fonds familial en 2017.

Afin de préciser la date exacte du séjour d’Artaud au Châtelard, des recherches sont actuellement en cours auprès de plusieurs institutions savoyardes. J’ai notamment sollicité les fonds photographiques de Léon Aymonier, pharmacien et photographe installé au Châtelard à cette époque, dans l’espoir d’y retrouver une photographie prise lors du passage d’Artaud.

Gouache d’Antonin Artaud 

Le 18 décembre 1917, Artaud est définitivement réformé. ‘‘Pour somnambulisme’’, dira-t-il plus tard ; ‘‘à cause des nerfs’’, précisera sa mère. Les deux formulations ne se contredisent pas entièrement. Elles traduisent plutôt deux manières de nommer le même état : d’un côté, une raison administrative ou médicale susceptible d’avoir figuré dans son dossier militaire ; de l’autre, le constat familial d’une fragilité nerveuse devenue impossible à dissimuler.

Saint-Didier-les-Bains : le château de Thézan

À peine libéré de ses obligations militaires, Artaud est envoyé, à la fin du mois de décembre 1917, dans un nouvel établissement : la maison de santé dirigée par le docteur André Masquin à Saint-Didier-les-Bains, dans le Vaucluse, non loin d’Avignon.

L’établissement occupait alors le château de Thézan, vaste demeure située au cœur du vieux village de Saint-Didier, face à l’église. On y pénétrait par un porche donnant accès à un ensemble seigneurial dont l’existence est attestée dès le XIIᵉ siècle — une mention de 1159 ou 1160 apparaît dans les sources — sans qu’il soit possible, bien entendu, de faire remonter à cette époque l’ensemble des bâtiments visibles au début du XXᵉ siècle. La demeure s’était progressivement développée sur plusieurs siècles. Devenue la résidence des seigneurs puis des marquis de Thézan-Venasque, elle prit surtout son caractère monumental à la Renaissance. La date de 1544 demeure gravée sur l’une de ses portes et un escalier à vis rappelle encore l’architecture du temps de François Ier. Aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, le château fut considérablement agrandi et réaménagé pour devenir une demeure aristocratique plus vaste et plus confortable. 

Autour du château s’étendait un grand parc dont l’aménagement avait lui aussi évolué au fil du temps. Un jardin régulier avait été créé au XVIIᵉ siècle, traditionnellement attribué à André Le Nôtre, attribution qui doit toutefois être considérée avec prudence faute de preuve documentaire définitive. Au XIXᵉ siècle, une partie du jardin fut transformée selon le goût du parc à l’anglaise. Une longue avenue de platanes conduisait vers le château tandis que les grands arbres, les fontaines, les terrasses et l’orangerie donnaient au domaine davantage l’apparence d’une résidence de villégiature que celle d’un établissement hospitalier. L’orangerie elle-même devint un espace associé au repos et aux loisirs des curistes. 

Après avoir appartenu au marquis Pelletier de La Garde et à son fils, le domaine fut vendu le 22 août 1862 au docteur Adolphe Masson, médecin de Carpentras et partisan de l’hydrothérapie. Masson transforma progressivement la demeure aristocratique en établissement de soins : des chambres furent aménagées pour les pensionnaires, des salles réservées aux traitements furent créées et les installations balnéaires développées. Le succès de l’entreprise fut suffisamment important pour que Saint-Didier acquière bientôt la réputation d’une véritable station de cure et soit couramment désigné sous le nom de Saint-Didier-les-Bains

Après la mort de Masson, l’établissement passa d’abord entre les mains de l’un de ses gendres, le docteur Léonce Bonamaison, puis de son autre gendre, le docteur André Masquin, né en 1873, qui en reprit officiellement la direction en 1901. Masquin modernisa les installations et agrandit l’établissement en créant une annexe à La Gardette. L’ancien centre essentiellement hydrothérapique évolua ainsi progressivement vers une véritable maison de santé spécialisée notamment dans le traitement des affections nerveuses, digestives et circulatoires. 

Une importante archive de plusieurs milliers de lettres adressées successivement à Masson, Bonamaison et Masquin témoigne d’ailleurs de l’activité considérable et de la réputation acquise par l’établissement durant cette période. Nous sommes déjà en contact avec des archivistes et institutions afin de tenter d’y retrouver un document, une correspondance ou toute autre mention susceptible d’éclairer le séjour d’Antonin Artaud à Saint-Didier-les-Bains.

Les douches installés par le docteur Masquin

Un document publicitaire de la maison permet de mieux comprendre la nature de cette institution. Les malades qui y étaient admis ne relevaient pas nécessairement de la psychiatrie au sens asilaire du terme. L’établissement se présentait avant tout comme un lieu destiné aux « valétudinaires et aux convalescents ayant besoin de calme, de repos du corps et de l’esprit dans un climat tempéré, d’un régime spécial et d’une surveillance médicale constante ». Parmi les indications figuraient néanmoins de nombreuses affections que la médecine de l’époque situait aux frontières de la neurologie et de la psychiatrie : « affections de l’axe cérébro-spinal au début », « névroses et psychonévroses », « syndrome neurasthénique », manifestations hystériques, psychasthénie, aboulie, obsessions, phobies, manies, anorexie mentale, névralgies et sciatiques. L’établissement recevait également des malades souffrant de troubles digestifs, circulatoires, de maladies de la nutrition ainsi que d’intoxications au tabac, à l’alcool, à l’éther, à la morphine ou à la cocaïne. 

Saint-Didier correspondait donc presque exactement au type d’établissement vers lequel sa famille pouvait être conduite à l’orienter : une maison médicalisée capable d’accueillir des malades nerveux tout en se distinguant explicitement de l’asile psychiatrique. Le prospectus prenait d’ailleurs soin de préciser : « On ne reçoit ni les aliénés, ni les contagieux. » Cette formule ne constituait pas un simple détail administratif. Elle permettait à la maison de santé d’affirmer son statut intermédiaire : elle pouvait prendre en charge des psychonévroses, des manifestations hystériques ou des obsessions tout en se démarquant socialement et médicalement de l’asile d’aliénés. 

Les traitements proposés s’inscrivaient dans cette même conception globale de la cure. L’hydrothérapie occupait une place centrale : bains et douches de différentes températures, pratiques de stimulation ou de relaxation par l’eau et traitements thermo-résineux faisaient partie des moyens thérapeutiques couramment employés dans ce type d’établissement. À ceux-ci s’ajoutaient l’électrothérapie, les massages, la gymnastique médicale, les prescriptions diététiques et, progressivement, différentes formes de traitement psychothérapeutique. 

La maison de Saint-Didier possédait en outre tout ce qui pouvait transformer le traitement médical en séjour prolongé. Une documentation de l’établissement mentionne un « grand confort », de nombreuses chambres disposant de bains et de W.-C. privés, deux grands parcs, un court de tennis et la possibilité d’effectuer des excursions dans la région. Cette dimension mondaine n’était pas secondaire. Dès 1916, Hippolyte Jean décrivait Saint-Didier comme bien davantage qu’une simple station thermale : l’endroit était devenu le rendez-vous d’une véritable colonie d’artistes et de rentiers fortunés, attirés autant par les soins que par la qualité du séjour et des relations sociales qui s’y nouaient. 

Lorsque Artaud arrive à Saint-Didier-les-Bains à la fin de 1917, il entre donc dans un lieu singulier : un ancien château seigneurial transformé en établissement médical, mais qui conserve les apparences, les agréments et jusqu’aux usages sociaux d’une demeure aristocratique. Les salles de soins et les installations hydrothérapiques prennent place parmi les salons anciens, les grandes chambres, les jardins, l’orangerie et les allées ombragées. La maison de santé constitue ainsi un espace intermédiaire, à la fois médical, thermal et mondain, situé aux marges de l’institution psychiatrique proprement dite. Surveillance médicale, hydrothérapie, régime, repos du corps et de l’esprit, promenades et beauté du paysage devaient concourir à faire du séjour une sorte de villégiature thérapeutique.

Lafoux-les-Bains : sous la surveillance du docteur Menard

C’est au cours de l’hiver 1918 qu’Antonin Artaud est conduit, en compagnie de sa mère et d’un infirmier, à la station thermale de Lafoux-les-Bains, située sur le territoire de la commune de Remoulins, non loin d’Avignon. La maison est alors dirigée par le docteur Augustin Menard et son épouse, Olympe.

L’histoire du lieu remonte à 1854, année où ouvre ses portes la maison hydrothérapique du Pont-du-Gard, fondée et dirigée par le docteur Joseph Fabre. Sans enfants, celui-ci avait pris sous sa protection ses deux nièces, Euphémie et Olympe, qui demeurèrent par la suite étroitement associées à la destinée de la maison et à sa continuité.

Un élément revêt une importance particulière pour comprendre la présence d’Artaud à Lafoux. À partir de l’arrivée du chemin de fer, vers 1880, le docteur Fabre entretient en effet des relations professionnelles avec le professeur Joseph Grasset, de Montpellier, qui lui adresse certains de ses patients. Cette relation inscrit déjà Lafoux dans un réseau médical spécialisé dans le traitement des affections nerveuses. Les liens entre les deux familles se resserrent encore le 3 février 1891, lorsque le docteur Augustin Menard, neveu du professeur Grasset, épouse Olympe Fabre. Médecin généraliste, Menard avait également reçu une formation dans le traitement des maladies nerveuses. Ainsi, près de trois ans après avoir été examiné par Grasset à Montpellier, Artaud se retrouve dans une maison dont le directeur appartient directement à la famille du professeur et dont les relations remontent à plusieurs décennies.

Après la mort du docteur Fabre, en mars 1891, Augustin Menard prend la direction de la maison. Il entreprend alors d’importants travaux afin de restructurer les bâtiments et de moderniser les installations. Avec ses vingt-quatre chambres, Lafoux acquiert progressivement l’apparence d’une élégante pension de famille, voire, selon les critères de l’époque, d’un hôtel de grand confort. La salle à manger réservée aux pensionnaires est notamment ornée de vitraux réalisés par le maître verrier Bédos-Bessay. Le soir, les résidents se retrouvent dans le salon de la maison, lui aussi décoré de vitraux.

La clinique du docteur Auguste Menard

Avant Antonin Artaud, d’autres écrivains avaient fréquenté Lafoux-les-Bains. André Gide y séjourne notamment en 1891. Dans une lettre adressée à Paul Valéry le 12 mai de cette même année, il écrit : « Je suis à Lafoux où ma bête prend force douches ; tout se rafistole à la fois, corps et intellect, à grands coups d’eau froide. Je vais mieux, je redeviens religieux et philosophe. » Lafoux aurait également laissé une trace, beaucoup plus tard, dans l’imaginaire de Jorge Luis Borges. À la suite d’une consultation dans la maison, celui-ci aurait conçu sa nouvelle Pierre Ménard, auteur du Quichotte, dont le personnage principal aurait été librement inspiré du docteur Augustin Menard. 

Lorsque Artaud arrive à Lafoux, l’établissement, qualifié de ‘‘neurothérapique’’, est ouvert toute l’année et peut accueillir entre vingt-cinq et trente pensionnaires. La maison se trouve au bord du Gardon, au pied de collines verdoyantes, au milieu d’un parc abondamment ombragé. Tout y concourt à associer la surveillance médicale aux vertus supposées des eaux, du repos, de la nature et de l’éloignement. Lafoux n’est donc pas seulement un lieu où l’on vient recevoir des bains ou des douches : le cadre lui-même participe à la thérapeutique.

Comme à Saint-Didier-les-Bains, le traitement repose sur l’idée que le changement de milieu peut contribuer à rétablir un équilibre physique et nerveux. Le malade est extrait de son environnement habituel, soumis à un rythme de vie régulier et placé sous l’autorité continue du médecin. Dans le cas d’Artaud, cette surveillance prend cependant une dimension supplémentaire. Il n’est pas seulement confié aux soins du docteur Menard et de son établissement : il demeure accompagné d’un infirmier chargé de veiller constamment sur lui, de jour comme de nuit. La présence de cet homme témoigne à elle seule de l’aggravation de son état depuis les premières cures entreprises en 1915.

La question essentielle demeure celle des soins qu’Antonin Artaud aurait pu recevoir au cours de son séjour à Lafoux. D’après les pratiques alors en usage dans la maison, il aurait notamment pu être soumis à des douches sous pression, forme d’hydrothérapie dans laquelle on faisait varier la température de l’eau, la force des jets et leur direction afin d’agir sur le système nerveux. Il aurait également pu prendre, matin et soir, des bains additionnés d’essence de térébenthine, auxquels on attribuait alors des propriétés stimulantes, révulsives et apaisantes, en particulier contre certaines douleurs chroniques ou nerveuses.

Mais l’hydrothérapie n’était pas la seule méthode employée à Lafoux. Dans son ouvrage consacré à l’histoire de la maison, le petit-fils du docteur Menard révèle que l’on y recourait également à une forme douce d’électrothérapie : « Peu de médicaments, à cette époque, avaient de l’effet sur les maladies mentales. On pratiquait aussi une électrothérapie douce avec la machine de Wimshurst. »

Inventée en 1882 par l’ingénieur britannique James Wimshurst, cette machine électrostatique permettait de produire des charges électriques à haute tension. Son emploi thérapeutique s’inscrivait dans le développement de la franklinisation, ou franklinothérapie, qui consistait à appliquer au corps de l’électricité statique dans le traitement de diverses affections, notamment nerveuses.

Cette indication permet donc d’envisager qu’Artaud ait pu être soumis à Lafoux à un nouveau traitement par l’électricité statique. L’hypothèse prend un relief particulier lorsqu’on la replace dans l’ensemble de son parcours médical. Après la franklinothérapie du docteur Albéric Roussel qui lui avait été administrée durant son enfance, et bien avant les électrochocs qu’il subira à Rodez vers la fin de sa vie, le séjour à Lafoux pourrait ainsi constituer un épisode intermédiaire dans la longue histoire des traitements électriques appliqués à son corps. Faute de dossier médical permettant d’établir qu’Artaud lui-même fut soumis à la machine de Wimshurst, cette hypothèse ne peut toutefois être considérée comme formellement établie.

Durant son séjour à Lafoux-les-Bains, Artaud aurait également pu découvrir le château de Saint-Privat, situé à Vers-Pont-du-Gard, à proximité de Remoulins. Le domaine avait appartenu, de 1865 à 1916, à Thomas Calderon, présenté comme un descendant du dramaturge espagnol Pedro Calderón de la Barca, auteur de La Vie est un songe. Quelques années plus tard, le 20 juin 1922, Artaud interprétera précisément Basile, roi de Pologne, dans cette pièce mise en scène par Charles Dullin au Théâtre de l’Atelier.

À quelques kilomètres se dressait également le pont du Gard, monument antique depuis longtemps devenu l’un des sites les plus remarquables de la région. À Remoulins, Artaud aurait aussi pu voir le spectaculaire pont suspendu édifié par les frères Seguin en 1830, qui franchissait encore le Gardon à cette époque. Autour de Lafoux même, maisons, sources, anciens moulins, chemins et paysages bordant le Gardon composaient enfin l’environnement quotidien dans lequel se déroulaient les journées des pensionnaires.

Bagnères-de-Bigorre : une cure en famille

À la fin du mois de juillet ou au début du mois d’août 1918, la famille d’Antonin Artaud décide de l’emmener à Bagnères-de-Bigorre, dans les Hautes-Pyrénées, à une vingtaine de kilomètres de Lourdes. Ce séjour paraît avoir revêtu un caractère plus familial que les précédents. Antoine-Roi et Euphrasie accompagnent leur fils ; sa sœur Marie-Ange et son frère Fernand sont également présents. Tous espèrent sans doute qu’un cadre moins directement médicalisé, la présence des siens et l’air des montagnes pourront accomplir ce que les établissements fréquentés jusque-là n’ont pas réussi à obtenir.

Une photographie prise à cette époque montre Artaud coiffé d’un canotier, entouré de son père, de sa mère, de sa sœur et de son frère, dans les jardins très fréquentés de la station thermale. Autour d’eux, curistes et villégiateurs sont installés aux petites tables d’une terrasse, sous les parasols. Les hommes portent des costumes sombres ; les femmes, des robes claires et de larges chapeaux. La scène offre l’image presque paisible d’une villégiature bourgeoise. Artaud se tient au milieu des siens, dans l’élégance ordinaire d’un après-midi d’été. Rien, dans cette photographie, ne laisse immédiatement deviner les crises, les traitements au mercure et à l’arsenic, les placements successifs, la réforme militaire ni les douleurs qui l’accompagnent depuis plusieurs années.

À Bagnères, il a vraisemblablement fréquenté les installations thermales de la ville, au premier rang desquelles les Grands Thermes, où étaient dispensés différents traitements par les eaux. Le séjour ne se réduisait toutefois pas aux soins. En soirée, la famille pouvait se promener dans le parc thermal, assister aux concerts ou aux bals organisés dans la station et fréquenter le casino, déjà bien établi depuis le XIXᵉ siècle. Des excursions vers les montagnes voisines, notamment en direction du Pic du Midi, étaient également possibles. Lourdes, facilement accessible depuis Bagnères, constituait une autre destination envisageable pour cette famille profondément croyante.

Depuis Bagnères-de-Bigorre, Artaud se rend également à Cauterets, autre grande station thermale des Hautes-Pyrénées. La distance à vol d’oiseau est relativement faible, mais le trajet par les voies de communication de l’époque imposait un détour : il fallait rejoindre le réseau desservant Lourdes et Pierrefitte-Nestalas, puis emprunter la ligne ferroviaire remontant jusqu’à Cauterets. Établie à près de 950 mètres d’altitude, Cauterets comptait alors parmi les stations thermales les plus réputées des Pyrénées. Ses eaux sulfurées étaient particulièrement recherchées pour le traitement des affections des voies respiratoires et des troubles rhumatismaux. Les Thermes de César, au centre de la ville, ainsi que les établissements de la Raillère et des Griffons figuraient parmi les principaux lieux de cure.  

Mais, là encore, la cure ne se limitait pas aux soins. Comme dans de nombreuses stations de montagne de la Belle Époque et de l’entre-deux-guerres, promenades et excursions constituaient une part essentielle de la vie des curistes. Depuis Cauterets, les visiteurs fréquentaient notamment la vallée de la Raillère, le Pont d’Espagne et les chemins conduisant vers les hauts sites pyrénéens. Artaud visita également le cirque de Gavarnie, excursion qui l’entraîna plus profondément encore dans le paysage montagnard des Pyrénées. Ce séjour se déroule cependant dans un contexte historique particulièrement lourd. À l’été 1918, la Première Guerre mondiale n’est pas encore achevée et les déplacements demeurent soumis aux contraintes, restrictions et contrôles imposés par le conflit. Dans le même temps, la pandémie de grippe dite ‘‘espagnole’’ commence à se diffuser en France. 

Le 11 novembre 1918, l’armistice met fin aux combats sur le front occidental. Pour Artaud, pourtant, la guerre ne s’achève pas. Elle semble s’être déplacée dans son corps, dans ses nerfs et dans cette interrogation radicale sur son identité qui ne le quittera plus. Il écrira plus tard : « Car si la guerre était finie pour tout le monde, elle n’était pas finie pour moi, et la question qui se posait pour moi était d’être et de ne pas être, et non pas de savoir ce que c’est que l’être mais de savoir ce que j’étais, moi. »

Le Chanet : la grande cure suisse

Vers la fin de l’année 1918, âgé de vingt-deux ans, Antonin Artaud quitte une nouvelle fois la France pour entreprendre une cure longue en Suisse. Il est admis à la clinique privée du Chanet, installée sur les hauteurs de Neuchâtel et dirigée par le docteur Alfred Maurice Dardel, ancien directeur de la maison de santé de Préfargier et spécialiste des affections nerveuses. 

Installée sur la colline du Chanet, à environ six cents mètres d’altitude, la clinique domine la ville et le lac de Neuchâtel, avec, au loin, la chaîne des Alpes. À proximité immédiate du domaine commencent de profondes forêts de sapins et de hêtres. L’étendue du parc, l’isolement relatif de l’établissement, le silence des hauteurs et l’ouverture du paysage paraissent réunir les conditions alors considérées comme particulièrement favorables au repos des malades nerveux. Dans une lettre adressée à Génica Athanasiou en août 1922 , Artaud évoquera lui-même la beauté de cette vue s’étendant sur le lac : « Ah ! me retrouver avec toi au bord d’un de ces sublimes lacs suisses, ou dans les Pyrénées. De Bagnères-de-Bigorre je garde une sensation de grandeur et de netteté qui constitue un souvenir très doux. »

L’histoire du Chanet est notamment connue grâce au prospectus publié à l’occasion de son ouverture, en décembre 1913, ainsi qu’aux archives neuchâteloises rassemblées dans l’étude de Jacques Cognard, Le Chanet et le Suchiez. La colline oubliée. Son histoire de 1345 à nos jours, laissée inachevée par son auteur et publiée après sa mort avec le concours de Paula Méry et de François Verdon. Le domaine avait été acquis en 1911 par la Société immobilière du Soleil et du Suchiez, avant d’être profondément transformé pour accueillir la nouvelle clinique.

Quelques mois avant son ouverture, Le National suisse du 25 juillet 1913 présente ainsi le projet : « La société immobilière du Chanet, qui s’en est rendue acquéreur, vient en effet d’y établir une Clinique modèle, destinée à recevoir les personnes atteintes de maladies nerveuses à tous les degrès, les surmenés, les convalescents, etc. -disons en passant que les maladies mentales et infectieuses son exclues. – On n’aurait pu choisir emplacement plus idéal pour le but à remplir; »

Le choix du site constituait donc, dès l’origine, un élément essentiel du projet thérapeutique. La clinique s’élevait au cœur d’une propriété d’environ 150 000 mètres carrés, aménagée en un vaste parc arboré. On y élevait notamment des vaches, dont le lait entrait dans certaines cures proposées aux pensionnaires. Le Chanet n’était ainsi pas seulement conçu comme un lieu de soins, mais comme un environnement complet dans lequel l’air, la lumière, l’alimentation, le repos et la promenade participaient eux-mêmes au traitement.

L’établissement se répartissait entre deux bâtiments. L’ancienne maison de maître accueillait les services généraux, le hall, les salons et les cuisines, tandis qu’un vaste bâtiment hospitalier de quatre étages, construit par l’architecte M. U. Grassi et flanqué de deux tours, recevait les pensionnaires. Il comprenait une cinquantaine de chambres, bien que la capacité officiellement mentionnée de la clinique ait été d’environ trente-cinq lits. Malgré son équipement moderne, l’établissement cherchait à conserver une impression d’aisance et de familiarité, éloignée de celle d’un hôpital traditionnel.

Les façades principales, orientées au sud, étaient pourvues de galeries et de loggias permettant aux malades de profiter longuement du soleil et de la vue sur le lac et les Alpes. Une passerelle reliait le bâtiment principal à l’ancienne demeure, devenue la résidence du médecin-directeur, à laquelle était également adossée une serre.

Ouverte en 1913 sous la forme d’une société anonyme, la Clinique du Chanet se présentait, dans son prospectus, comme un établissement consacré au traitement moderne des maladies nerveuses. Elle accueillait principalement des personnes souffrant de troubles nerveux, de surmenage ou en période de convalescence, sans toutefois limiter son activité à la seule neurologie. Des traitements relevant de la médecine générale y étaient également proposés ; son catalogue mentionnait notamment les injections périarticulaires d’oxygène. La psychothérapie y occupait une certaine place, aux côtés de l’hydrothérapie, des massages électriques, des cures d’air et de soleil, des cures de lait et de régimes alimentaires adaptés. La thérapeutique reposait ainsi sur l’association de plusieurs méthodes complémentaires plutôt que sur le recours à un traitement unique. Selon Jacques Cognard, Artaud aurait notamment poursuivi au Chanet les injections de bismuth, d’arsenic et de mercure qui lui avaient été prescrites dans le cadre du traitement d’une supposée syphilis héréditaire. 

Le Chanet paraît ainsi avoir été conçu comme une petite société médicale retirée du monde. L’architecture du bâtiment, les galeries largement ouvertes au soleil, les promenades dans le parc ou les forêts voisines et la contemplation du paysage devaient agir sur le malade autant que les médicaments ou les soins proprement dits. La cure associait surveillance médicale, repos, alimentation régulière, grand air et rupture avec les habitudes de la vie antérieure.

Cet isolement avait toutefois son envers. La clinique n’était accessible que par des chemins de terre escarpés. Jacques Cognard rapporte que ses responsables sollicitèrent à plusieurs reprises la municipalité afin d’obtenir une amélioration de la desserte du domaine, sans jamais parvenir entièrement à leurs fins. Pour les pensionnaires, cette difficulté d’accès ne pouvait qu’accentuer la séparation entre la clinique, la ville et le monde extérieur.

Le prospectus de décembre 1913 indique un tarif forfaitaire de douze francs suisses par jour. Rapportée avec beaucoup de prudence au niveau général des prix actuels, cette somme représenterait approximativement un ordre de grandeur de soixante-cinq à soixante-dix euros par jour, soit près de deux mille euros pour un mois de séjour. Une telle équivalence demeure évidemment très indicative : le tarif connu précède de plusieurs années l’arrivée d’Artaud, tandis que l’inflation provoquée par la Première Guerre mondiale avait profondément modifié la valeur de la monnaie. Elle permet néanmoins de comprendre que le Chanet était une clinique privée coûteuse, destinée à une clientèle relativement aisée.

Le séjour suisse ne se réduit pourtant pas à cette nouvelle étape médicale. Il correspond également à un approfondissement de l’activité artistique d’Artaud. Celui-ci commence à pratiquer plus régulièrement le dessin en prenant quelques cours et la peinture et déclarera plus tard avoir appris à peindre pendant son séjour en Suisse, sans préciser s’il reçut cet enseignement à l’intérieur même du Chanet ou auprès d’un professeur extérieur.

C’est à Neuchâtel qu’Artaud réalise, en 1919, la gouache intitulée Paysage de neige. Cette œuvre témoigne de la place que commence alors à prendre l’expression plastique dans sa vie. Dans Antonin Artaud. Dessins et portraits, Paule Thévenin souligne combien les premières peintures d’Artaud révèlent son attention à la peinture contemporaine, estimant notamment que les paysages anxieux d’Edvard Munch ne l’avaient ‘‘pas laissé indifférent’’.

Paysage de neige, d’Antonin Artaud

On sait également qu’au cours de l’été 1919, Artaud aurait fait la connaissance d’une jeune fille, Henriette Elmer, surnommée « Rette », fille de l’un des patients de l’établissement. Paule Thévenin l’aurait rencontrée en 1984 à la résidence pour personnes âgées des Sablons, à Neuilly. Henriette Elmer avait conservé plusieurs dessins ainsi qu’une petite huile encadrée qu’Artaud lui aurait offerte, peut-être en témoignage de l’attachement qu’il éprouvait pour elle. Quelques cartes postales permettent par ailleurs de penser qu’il visita Berne vers la mi-septembre 1919, ainsi que Soleure et sa cathédrale baroque. À la même période, il demanda à ses parents de lui procurer un manuel de conversation afin d’apprendre le grec. À la fin du mois de septembre, son état s’étant aggravé, le docteur Dardel lui déconseilla en revanche de se rendre à Genève.

Sans titre, Collection Henriette Lamy

Dans cet univers retiré, où les journées sont réglées par les soins, les repas et les promenades, le dessin et la peinture lui offrent peut-être déjà autre chose qu’un simple passe-temps. Ils deviennent une manière d’éprouver la forme, l’espace, la matière, mais aussi de reprendre possession de sa main, de son regard et de son corps. À ce titre, le séjour du Chanet marque sans doute une étape singulière : au moment même où Artaud demeure entièrement soumis au regard et aux traitements de la médecine, une autre voie commence à s’ouvrir, celle par laquelle il tentera bientôt de transformer sa souffrance en expérience artistique.

Maurice Dardel, le médecin du Chanet

Né né en 1871 à Saint-Blaise, dans le canton de Neuchâtel, Maurice Dardel demeura toute sa vie profondément attaché à sa région d’origine. Spécialisé dans le traitement des maladies nerveuses et mentales, il commença sa carrière à l’asile de Préfargier, où il exerça successivement les fonctions de médecin adjoint, puis de directeur. En 1898, il soutint à la faculté de médecine de l’Université de Genève une thèse de doctorat dans laquelle apparaissait déjà son intérêt pour les rapports entre la mémoire et le fonctionnement du système nerveux. Il y écrivait : « La mémoire est intimement liée au système nerveux, dont elle est une des fonctions fondamentales, une des forces grâce auxquelles il peut entrer en activité. Chaque cellule nerveuse est douée de sa mémoire propre, qui la dirige, lui indique la marche à suivre et la met, au moyen des fibres, en communication avec le système nerveux dans son entier, de façon à former un tout discipliné, cohérent, contribuant au développement de l’organisme. »

Cette réflexion sur la mémoire, l’activité nerveuse et l’organisation de la vie psychique permet de comprendre l’intérêt qu’il porta par la suite aux approches psychothérapeutiques et, plus largement, à la prise en charge des troubles neuropsychiques.

À partir de 1913, Maurice Dardel exerça à la clinique du Chanet où il se consacra aux personnes souffrant de troubles nerveux et psychopathologiques, avant de poursuivre sa carrière en clientèle privée. Ses contemporains soulignaient la bienveillance avec laquelle il accueillait ses patients, son aptitude à leur inspirer confiance ainsi que l’attention qu’il accordait aussi bien aux souffrances physiques qu’aux troubles psychiques.

À la suite de l’épidémie de grippe, il s’intéressa également aux conséquences de l’encéphalite léthargique et figura parmi les médecins qui cherchèrent à améliorer la prise en charge de cette affection encore mal connue. Pendant la Première Guerre mondiale, il séjourna plusieurs mois dans des camps de prisonniers alliés en Allemagne. Il y participa à l’examen médical des détenus, afin de déterminer lesquels pouvaient être rapatriés ou internés dans un pays neutre. Décrit comme un homme calme, cultivé et doté d’un jugement sûr, Maurice Dardel prit enfin une part active à la vie intellectuelle neuchâteloise. Il était notamment membre de la Société de Belles-Lettres, dont il fréquentait régulièrement les réunions.

Source : Les obsèques du Dr Maurice Dardel, Feuille d’avis de Neuchâtel, 4 novembre 1934.

Au Chanet, l’entrée du laudanum dans la vie d’Artaud

Mais le calme du domaine et les conditions favorables de la cure ne suffisent pas à apaiser durablement les souffrances d’Artaud. Ni les promenades en forêt, ni la vue sur le lac, ni l’air des montagnes, ni même l’éloignement du milieu familial ne viennent véritablement à bout de ses douleurs et de ses états d’angoisse. C’est pourtant au cours de ce long séjour au Chanet que se produit un tournant décisif dans son histoire médicale : Artaud situe en mai 1919 sa première prise de laudanum. Plus de treize ans plus tard, en décembre 1932, alors qu’il suit une cure de désintoxication à l’hôpital Henri-Rousselle, il revient lui-même sur les circonstances de cette première prescription. Répondant à un questionnaire médical, il écrit : « Elle m’a été donnée sur ma demande expresse et après plusieurs semaines d’insistance de ma part, pour lutter contre les états de douleurs errantes et d’angoisse dont je souffrais depuis l’âge de 19 ans, c’est-à-dire depuis 1915. » Ce témoignage rétrospectif est important, car Artaud n’y présente nullement le recours au laudanum comme la recherche d’une expérience artificielle. Il lui attribue au contraire, dès l’origine, une fonction explicitement thérapeutique : le produit aurait été réclamé afin de combattre des états d’angoisse auxquels les traitements suivis depuis plusieurs années n’avaient apporté aucun soulagement durable.

Le laudanum est une préparation liquide à base d’opium dissous dans l’alcool, dont l’origine remonte aux expérimentations médicales de Paracelse. Dans son ouvrage Dans la pharmacopée d’Antonin Artaud, Thierry Lefebvre précise toutefois que la formule qui s’imposa dans la pharmacopée européenne fut élaborée au XVIIᵉ siècle : « Mis au point vers 1669 par le médecin anglais Thomas Sydenham, le laudanum est un “vin d’opium contenant de l’opium, du vin d’Espagne, du safran, de la poudre de cannelle et de la poudre de clous de girofle”. »

Très largement utilisé au XIXᵉ siècle et encore prescrit au début du XXᵉ, ce médicament ancien était recherché pour ses propriétés analgésiques, antispasmodiques et sédatives. Il pouvait atténuer les douleurs, favoriser le sommeil et calmer certains états d’angoisse. Bien que les risques d’accoutumance et de dépendance aux opiacés fussent déjà connus, certains médecins continuaient à y recourir lorsque les autres traitements demeuraient sans effet.

La prescription obtenue par Artaud au Chanet ne constituait donc nullement, en 1919, une pratique étrangère à la thérapeutique psychiatrique ou neurologique. Dès 1903, le Traité de pathologie mentale, publié sous la direction de Gilbert Ballet, recommandait encore l’emploi de l’opium et du laudanum, tout en mettant en garde contre leurs effets parfois paradoxaux : « L’opium peut être aussi utilement employé sous forme d’extrait ou de laudanum. On est d’ordinaire obligé d’user de doses assez fortes (jusqu’à 5, 10 et même 15 grammes de laudanum) ; il faut avoir soin de n’arriver à ces doses élevées que d’une façon progressive et en tâtant en quelque sorte le terrain. L’opium en effet n’est pas toujours exempts d’inconvénients : s’il est moins à redouter que ne le pensait Coonolly, il arrive qu’au lieu de produire un effet sédatif, il favorise le mouvement congestif vers la tête et exagère plutôt l’agitation. »

L’opium appartient alors tout autant à la pharmacopée médicale qu’à l’imaginaire littéraire de l’époque. Cette même année 1919, le jeune Robert Desnos compose l’un de ses premiers poèmes, L’Ode à Coco, dans lequel apparaît déjà l’image séduisante et vénéneuse du pavot : « J’ai des champs de pavots luisants et pernicieux. Qui plus que toi Coco me bleuiront les yeux. »

Conclusion

Antonin Artaud, perdre son identité pour conquérir son nom

De La Rouguière à Meyzieu, de Divonne au Châtelard, de Saint-Didier à Lafoux, puis de Bagnères à Cauterets, se dessine ainsi une véritable géographie de la souffrance. Les cures ne constituent pas d’épisodes secondaires dans la jeunesse d’Artaud. Elles organisent son existence, déterminent ses déplacements, ses relations, ses lectures et jusqu’au rythme de ses premiers écrits. Elles lui apprennent aussi que la médecine peut à la fois secourir et enfermer, soulager et intoxiquer, nommer la douleur sans nécessairement la comprendre. Dans chaque établissement, son corps est observé, diagnostiqué, surveillé et traité.  Il a appris à vivre dans les établissements médicaux, sous le regard des infirmiers et des médecins. Il a connu les diagnostics incertains, les traitements toxiques, les chambres fermées, les promenades surveillées et l’attente interminable d’une amélioration. Il a aussi continué à écrire, à lire, à dessiner et à chercher dans l’art une forme de cohérence que la médecine ne pouvait lui rendre. Chacune s’achève pourtant sur le même constat : la douleur demeure, et Artaud devra désormais chercher lui-même à inventé un concept comme le corps sans organe qui le liberera. 

En avril 1919, un second test de Wassermann se révèle négatif. Malgré ce résultat, Antonin Artaud est contraint de poursuivre des traitements antisyphilitiques lourds et douloureux. Pour supporter les souffrances provoquées par ces soins, mais aussi l’angoisse née d’un diagnostic de syphilis qui se révélera probablement erroné, sans compter les douleurs nerveuses qui continuent de l’accabler, il recourt de plus en plus au laudanum. Cet usage prolongé, d’abord destiné à apaiser la douleur, contribuera à l’enfermer dans une dépendance qui marquera profondément le reste de son existence.

Le 30 mars 1920, le docteur Maurice Dardel informe le père d’Artaud que le docteur Édouard Toulouse est disposé à accueillir le jeune homme et à assurer son suivi. Sur cette recommandation, Artaud quitte la clinique de Neuchâtel pour rejoindre Paris.

La vie parisienne qui s’ouvre alors devant lui sera riche en rencontres, en créations et en stimulations intellectuelles. Elle ne conservera cependant ni le confort ni la sécurité matérielle des établissements privés où il avait jusque-là été soigné. Le coût de ses nombreuses cures et de ses traitements, auquel s’ajoutent les conséquences économiques de la Première Guerre mondiale, finit en effet par peser lourdement sur les finances de la famille Artaud.

Ce sont pourtant ces épreuves qui, peu à peu, contribueront à faire d’Artaud celui qu’il deviendra : une voix irréductible, née au plus près de la douleur et dressée contre tout ce qui prétend enfermer, réduire ou briser l’être humain. Mais aucune œuvre, si grande soit-elle, aucune renommée, si durable soit-elle, ne saurait jamais justifier la souffrance d’un homme.

Si le destin d’Artaud fut de traverser la douleur jusqu’à s’y consumer, ses mots auront du moins arraché à cette épreuve une force capable d’accompagner, après lui, tous ceux qui cherchent encore à ne pas céder devant la souffrance.

Postface

Antonin Artaud ou la mise en corps du vitalisme

Partager des informations inédites sur la jeunesse d’Artaud, retrouver les établissements où il fut soigné, identifier les médecins qu’il rencontra ou reconstituer les traitements qu’il reçut présente un intérêt historique évident. Mais ces faits ne prennent pleinement leur sens que s’ils permettent de répondre à une question plus essentielle : comment ces années de maladie et de cures ont-elles contribué à façonner sa pensée, son œuvre et son destin ?

L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir où et comment Artaud fut soigné entre 1915 et 1919, mais de comprendre ce que ces expériences produisirent en lui. Son besoin presque constant de guérison le mit très tôt au contact de conceptions médicales, philosophiques et thérapeutiques qui nourrirent profondément son parcours : son engagement surréaliste, sa formation d’acteur, sa pensée du théâtre, mais aussi les échanges qu’il mènera plus tard avec le docteur René Allendy autour de figures comme Hahnemann ou Paracelse.

L’écrivain du corps supplicié, Antonin Artaud, ne naît ni d’une mère ni d’un père : il naît, en 1914, de sa souffrance. Mais un destin ne se construit jamais seul. S’il n’avait pas grandi à Marseille, dans une famille disposant des moyens et de la volonté nécessaires pour le faire soigner, son parcours aurait sans doute été tout autre. À dix-huit ans, à un âge où une rencontre peut encore infléchir toute une existence, il est ainsi conduit auprès du docteur Joseph Grasset. Et Grasset n’est pas seulement l’un des fondateurs de la neuropsychiatrie montpelliéraine. Il appartient aussi à la tradition vitaliste de Paul-Joseph Barthez. Auteur de nombreux travaux sur les maladies nerveuses et leur thérapeutique, il s’intéressa également à l’hypnotisme, au spiritisme et à l’occultisme. Il consacra même un ouvrage à l’un des ancêtres de son épouse, François Boissier de Sauvages, et écrivit une courte pièce de théâtre, Dans un cabinet médical, sous le pseudonyme de J. Gasters.

Qu’Artaud ait longuement discuté ou non avec Grasset importe finalement assez peu. L’essentiel est ailleurs : le médecin orienta Artaud et sa famille vers une série de cures qui allaient le plonger, durant plusieurs années, dans un univers thérapeutique largement imprégné de ces conceptions. On peut dès lors avancer l’hypothèse que cette période contribua elle-même à orienter Artaud vers l’homme de théâtre et l’artiste qu’il allait devenir.

Le vitalisme et la place du théâtre

Le vitalisme repose sur l’idée que le vivant ne peut être entièrement compris comme une simple machine régie par les seules lois physiques et chimiques. Chez Barthez, l’organisme possède une unité et une puissance propre de réaction, rapportées à un ‘‘principe vital’’. Celui-ci ne désigne pas nécessairement une force surnaturelle, mais la capacité du vivant à maintenir sa cohérence, à résister aux perturbations et à mobiliser ses propres ressources. La maladie n’est donc pas seulement un dérèglement subi : elle met aussi en jeu des forces de défense et de restauration que le médecin doit soutenir et orienter.

Barthez se situait dans l’héritage d’Hippocrate et d’une médecine attentive à l’unité du corps et de l’esprit. Cette tradition renvoyait aux Asclépiades et aux sanctuaires d’Asclépios, où la guérison associait le corps, le sommeil, le rêve, le mouvement et l’environnement du malade. À Épidaure, le théâtre aurait été construit dans cette même perspective de guérison : les patients y participaient à des pratiques théâtrales qui s’inscrivaient dans le processus thérapeutique de l’Asclépieion.

C’est dans une logique comparable, qui réactive certains principes des anciens Asclépieia et prolonge, à bien des égards, l’héritage de la tradition vitaliste, que s’inscrivent plusieurs des établissements fréquentés par Artaud entre 1915 et 1919. Fondés en grande partie sur les pratiques hydrothérapiques alors très répandues, notamment dans le sud de la France, ces centres reposaient sur une conception du soin qui ne se limitait pas au traitement d’un symptôme isolé. Il s’agissait plutôt de replacer l’organisme dans des conditions susceptibles de favoriser le retour de ses propres forces d’équilibre et de guérison, en soutenant les ressources vitales du malade afin de les aider à se réorganiser.

Artaud vit la maladie comme une diminution de ses forces et une séparation d’avec son propre corps. L’objectif de ces cures est précisément de lui permettre de retrouver une puissance d’agir, de sentir et de vivre. Les photographies prises à Neuchâtel, où il apparaît dans des attitudes évoquant déjà le travail de l’acteur, prennent dès lors un relief particulier : elles permettent d’envisager que le théâtre soit entré dans sa vie comme une pratique de transformation et de guérison. Artaud ne serait donc pas devenu acteur seulement par amour de l’art : dans le geste, la voix, le souffle et la mise en mouvement du corps, il aurait trouvé un moyen d’agir sur l’état qui l’enfermait. Cette nécessité ne disparaîtra jamais et, des décennies plus tard, à Rodez, ses exercices de souffle, de rythme et de cri répondront encore à la même exigence : agir directement sur le corps pour arracher l’être aux formes qui l’emprisonnent.

D’Artaud aux forces du vivant

Artaud ne cherche pas simplement à détruire les formes, mais à briser celles qui se sont figées au point de ne plus laisser circuler la vie. Le Théâtre de la Cruauté, les voyages au Mexique et en Irlande, puis l’idée du corps sans organes peuvent être compris comme les prolongements successifs d’une même quête : se défaire du personnage, du prosôpon, de cette identité qui, lorsqu’elle se rigidifie, finit par enfermer l’individu dans une forme devenue étrangère à sa propre vitalité, afin de retrouver une puissance de vie plus immédiate, plus libre et plus intense. Cette recherche n’est pas sans rappeler, sur un tout autre plan, la conception jacksonienne de la ‘‘dissolution’’, selon laquelle la disparition des organisations supérieures entraîne la libération de fonctions jusque-là contenues ou inhibées. La neurologie du début du XXᵉ siècle, puis certaines thérapeutiques convulsivantes, reprendront en partie ce schème d’une désorganisation susceptible d’entraîner une réorganisation fonctionnelle. L’électrochoc lui-même, dont Artaud subira plus tard les conséquences particulièrement éprouvantes, peut être replacé dans cet horizon théorique.

Cette quête plus intime chez Artaud ne naît ni d’un jeu d’idées, ni d’une ambition artistique, ni d’une spéculation détachée de l’existence. Elle s’enracine dans une expérience concrète de la souffrance et dans un besoin de guérison. C’est précisément ce qui donne à son œuvre sa force organique  et sa radicalité : chez lui, les idées ne sont jamais séparées du corps qui les éprouve. Sans ce besoin de se délivrer d’un corps vécu comme douloureux et contraignant, Artaud ne serait peut-être pas devenu, en un certain sens, plus surréaliste que le surréalisme lui-même. Et s’il ne s’était pas senti étouffé dans sa chair par l’Occident, par ses valeurs, sa médecine, ses normes et ses catégories, il n’aurait probablement pas recherché avec une telle intensité d’autres manières de vivre, de penser et d’habiter son propre corps.

Du théâtre aux rites, de la poésie au travail du souffle, de la voix et du geste, Artaud poursuit dès lors une même recherche : réveiller des forces de vie affaiblies et se dégager de tout ce qui les entrave. La guérison cesse alors d’être un problème médical pour devenir une entreprise bien plus vaste : rompre avec les automatismes du langage et de la pensée, se libérer des habitudes qui emprisonnent, reconquérir une capacité d’exister plus intensément.

C’est en ce point que l’expérience d’Artaud dépasse sa destinée personnelle. Les questions qu’elle soulève nous concernent directement : qu’est-ce qui nous dévitalise ? Qu’est-ce qui nous enferme dans des comportements, des croyances ou des schémas mentaux devenus automatiques ? Qu’est-ce qui, peu à peu, finit par agir, penser ou décider à notre place ? Et comment retrouver une capacité d’agir, de sentir et de vivre plus intensément ?

Ces interrogations prennent une résonance particulière en 2026, à une époque où la technique, les machines et les dispositifs automatisés occupent une place croissante dans nos existences. Il ne s’agit nullement de les rejeter, mais de se demander ce que devient, au milieu d’eux, notre propre puissance d’agir en tant qu’êtres vivants. À mesure que nous déléguons davantage de fonctions, de décisions et parfois même de perceptions à des systèmes extérieurs, une question ancienne acquiert une urgence nouvelle : quelles ressources demeurent propres au vivant ?

C’est précisément cette question qui, à partir d’Artaud, m’a progressivement conduit au-delà de lui. En cherchant à mieux comprendre ce qui se joue dans Le Théâtre et la Peste, au cours de l’écriture de mon ouvrage Le Théâtre et son Double Ka, mes recherches se sont peu à peu déplacées vers l’histoire des conceptions médicales de la maladie, de la guérison et des forces propres à l’organisme. Ce cheminement vient tout juste d’aboutir à l’achèvement d’un nouvel ouvrage, Natura Medicum Morborum. La force de l’autoguérison, dont je révèle ici, pour la première fois, l’existence.

Ce livre ne porte pas sur Artaud, et cela correspond précisément à la nature de mon rapport à son œuvre. Artaud n’a jamais été pour moi un objet de culte, mais un passage vers des idées et des questions qui le dépassent. Homme d’un autre siècle, il doit aujourd’hui pouvoir être dépassé à son tour, afin que certaines des interrogations qu’il a ouvertes puissent être reformulées dans les termes de notre époque. Natura Medicum Morborum. La force de l’autoguérison retrace ainsi une histoire philosophique de la médecine, de l’Antiquité à nos jours, en passant notamment par Paracelse, le vitalisme et l’homéopathie, autour d’une question centrale : de quelles forces le vivant dispose-t-il pour se maintenir, s’adapter, se transformer et, lorsque cela est possible, participer lui-même à sa propre guérison ? Quitter Artaud, ici, ce n’est donc pas l’abandonner : c’est prolonger ce qu’il m’a permis de penser jusqu’à l’homme d’aujourd’hui.

BIBLIOGRAPHIE, SOURCES ET REMERCIEMENTS

Cette bibliographie rassemble les principales sources utilisées ou repérées dans le cadre d’une recherche consacrée aux lieux de cure, de convalescence et de traitement fréquentés par Antonin Artaud entre 1915 et 1919 : Montpellier, Marseille et La Rouguière, Meyzieu, Divonne-les-Bains, Le Châtelard, Saint-Didier-les-Bains, Bagnères-de-Bigorre et Neuchâtel.

Elle réunit des écrits d’Artaud, des biographies et études critiques, des ouvrages d’histoire de la médecine et de la psychiatrie, des publications médicales contemporaines des faits, des guides thermaux, des ressources locales et des fonds d’archives consultés ou sollicités.

Écrits et correspondance d’Antonin Artaud

ARTAUD, Antonin, Œuvres, édition établie, présentée et annotée par Évelyne Grossman, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2004.

ARTAUD, Antonin, Œuvres complètes, édition établie par Paule Thévenin, Paris, Gallimard, 26 volumes, 1956-1994.

ARTAUD, Antonin, Lettres à Génica Athanasiou, texte établi et présenté par Paule Thévenin, Paris, Gallimard, coll. « Le Point du jour », 1969.

ARTAUD, Antonin, Lettres de Rodez, Paris, GLM, 1946 ; rééditions ultérieures.

Biographies, témoignages et études générales

DE MÈREDIEU, Florence,  C’était Antonin Artaud, Paris, Fayard, 2006

DE MÈREDIEU, Florence, Sur l’électrochoc. Le cas Antonin Artaud, Paris, Blusson, 1996.

DE MÈREDIEU, Florence, Antonin Artaud dans la guerre. De Verdun à Hitler. L’hygiène mentale, Paris, Blusson, 2013.

GROSSMAN, Évelyne, Antonin Artaud. Un insurgé du corps, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes Gallimard », 2006.

LEFEBVRE, Thierry, La genèse pharmacologique d’une œuvre : Antonin Artaud, Revue d’histoire de la pharmacie, vol. 90, no 334, 2002, 

LEFEBVRE, Thierry, Dans la pharmacopée d’Antonin Artaud. Le laudanum de Sydenham, Paris, Éditions Le Manuscrit, coll. Savoirs, 2022.

LOTRINGER, Sylvère, Fous d’Artaud, Paris, Sens & Tonka, 2003.

MAEDER, Thomas, Antonin Artaud, traduit de l’américain par Janine Delpech, Paris, Plon, 1978.

PENOT-LACASSAGNE, Olivier, Vies et morts d’Antonin Artaud, Christian Pirot éditeur, 2007.

POGNANT, Patrick Albert, Antonin Artaud. La mise en échec de la médecine, Paris, L’Harmattan, coll. « Médecine à travers les siècles », 2024.

RETAILLAUD-BAJAC, Emmanuelle, Les Paradis perdus. Drogues et usagers de drogues dans la France de l’entre-deux-guerres, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009.

RASMUSSEN, Anne, « L’électrothérapie en guerre : pratiques et débats en France, 1914-1920 », Annales historiques de l’électricité, no 8, 2010.

THÉVENIN, Paule, Antonin Artaud, ce Désespéré qui vous parle, Paris, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 1993.

Histoire des maladies nerveuses, de la psychiatrie et des maisons de santé

BOTTEY, Fernand, L’Hydrothérapie à Divonne-les-Bains, 1886.

FAURE, Olivier, Les Cliniques privées. Deux siècles de succès, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012.

GRASSET, Joseph, Le Psychisme inférieur. Étude de physiologie et de psychologie cliniques, Paris, Chevalier et Rivière, 1906.

GRASSET, Joseph, Traité pratique des maladies du système nerveux, Montpellier, Camille Coulet ; Paris, Adrien Delahaye puis Masson, différentes éditions.

GRASSET, Joseph, Thérapeutique des maladies du système nerveux, Paris, Octave Doin, 1907.

GRASSET, Joseph, Leçons de clinique médicale, Montpellier et Paris, différentes éditions.

GUILLEMAIN, Hervé, La Méthode Coué. Histoire d’une pratique de guérison au XXe siècle, Paris, Seuil, 2010.

HARRINGTON, Anne, The Cure Within: A History of Mind-Body Medicine, New York, W. W. Norton, 2008.

TISON, Stéphane, GUIGNARD, Laurence et GUILLEMAIN, Hervé (dir.), Expériences de la folie. Criminels, soldats, patients en psychiatrie, XIXe-XXe siècles, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013.

TOULOUSE, Édouard, Les causes de folie. Prophylaxie et assistance1896.

VON BUELTZINGSLOEWEN, Isabelle, « Entre désorganisation et adaptation : l’asile d’aliénés du Rhône pendant le premier conflit mondial », dans Stéphane Tison, Laurence Guignard et Hervé Guillemain (dir.), Expériences de la folie. Criminels, soldats, patients en psychiatrie, XIXe-XXe siècles, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013.

Médecins, maladies nerveuses et thérapeutiques contemporaines des séjours d’Artaud

BALLET, Gilbert (dir.), Traité de pathologie mentale, Paris, Octave Doin, 1903

BOURGUIGNON, J. H., La Neurasthénie : ses causes, ses symptômes, son traitement, 4e éd., Paris, Laboratoire Bourguignon, 1911.

DARDEL, Maurice, La mémoire, Neuchâtel, 1898.

DARDEL, Maurice, Qu’est-ce que la neurasthénie ?, Neuchâtel, 1916.

DELLOYE, Bernadette, Antonin Artaud et ses premiers psychiatres, de 1902 à 1932Synapse, no 40, janvier 1988, p. 32-49.

DRESCH, docteur, Salvarsan, mercure et eaux sulfureuses dans le traitement de la syphilis, publication médicale signalée en 1912.

JOURDAN, Étienne Laurent Augustin, De l’influence du rêve sur le délire. Essai de psycho-physiologie, thèse de doctorat en médecine, Montpellier, 1901.

MÉNARD, Augustin, L’Histoire méconnue de Lafoux-les-Bains. Un hameau remoulinois devenu station thermale, 2024

ROLAND, François, Les Cures de Divonne. Manuel d’hygiène pratique à l’usage du baigneur, Paris, G. Steinheil, 1897 ; plusieurs éditions ultérieures, dont une quatrième édition en 1908.

TISSIER, Paul-L. et BLONDIN, P., Traitement de la syphilis : mercuriaux, iode et iodures, arsenicaux, hectine, énésol, salvarsan (606), Paris, A. Maloine, 1912.

Sources classées par lieux de cure, de convalescence et de séjour

Les recherches consacrées aux lieux fréquentés par Antonin Artaud entre 1915 et 1919 reposent à la fois sur des sources imprimées contemporaines, des archives publiques et privées, des fonds administratifs, sanitaires et militaires, ainsi que sur les échanges engagés avec les institutions locales. Certaines démarches ont déjà permis d’obtenir des documents et des renseignements nouveaux ; d’autres sont encore en cours.

La Rouguière, Marseille. — Les recherches sur la maison de santé de La Rouguière s’appuient sur les Archives départementales des Bouches-du-Rhône, les Archives municipales de Marseille et les archives de l’établissement actuel. Ont également été sollicités les fonds susceptibles de documenter son fonctionnement au début du XXe siècle, son personnel médical et les traitements qui y étaient pratiqués. Les institutions contactées sont les Archives départementales des Bouches-du-Rhône, les Archives municipales de Marseille et l’établissement actuel de La Rouguière.

Meyzieu et la clinique Courjon. — FAURE, Olivier, Les Cliniques privées. Deux siècles de succès, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012 ; « 1895-2017 : de la clinique-asile du docteur Courjon à une résidence de 287 logements », Le Progrès, 10 août 2017 ; Archives municipales de Meyzieu, dossiers, photographies et documents relatifs à la clinique Courjon. La recherche porte également sur les annuaires médicaux et commerciaux de l’Isère et de la région lyonnaise, les dossiers préfectoraux de surveillance des établissements privés recevant des malades mentaux, les recensements et matrices cadastrales concernant la famille Courjon et le personnel de la clinique, les archives sanitaires de l’ancienne préfecture de l’Isère — Meyzieu appartenant alors à ce département — ainsi que les fonds consacrés aux maisons de santé privées conservés aux Archives du département du Rhône et de la métropole de Lyon. Institutions contactées : Archives municipales de Meyzieu, Archives départementales de l’Isère, Archives du département du Rhône et de la métropole de Lyon.

Divonne-les-Bains. — ROLAND, François, Les Cures de Divonne. Manuel d’hygiène pratique à l’usage du baigneur, Paris, G. Steinheil, 1897, notamment la quatrième édition de 1908 ; Annuaire des eaux minérales et stations thermales de France, éditions antérieures à 1918 ; guides, prospectus médicaux et brochures de l’établissement hydrothérapique de Divonne-les-Bains ; Raconte-moi Divonne, notamment « L’hôpital militaire de Divonne pendant la Grande Guerre » et « Le docteur François Roland a aimé Divonne ». Les Archives départementales de l’Ain et le Service des archives médicales hospitalières des armées ont également été sollicités pour les fonds concernant les établissements thermaux, sanitaires et hospitaliers de Divonne et l’hôpital militaire installé pendant la Première Guerre mondiale. Institutions et organismes contactés : Archives départementales de l’Ain, Ville de Divonne-les-Bains et services municipaux du patrimoine, Association pour la restauration et la protection du patrimoine de Divonne (ARPADI), Service des archives médicales hospitalières des armées.

Le Châtelard et le massif des Bauges. — Annuaires administratifs, commerciaux et médicaux de la Savoie des années 1910-1919 ; Archives départementales de la Savoie, fonds communaux, préfectoraux et sanitaires ; archives municipales du Châtelard ; bulletins, revues et publications de l’association Les Amis des Bauges consacrés notamment aux hôtels, pensions, médecins, familles et lieux de villégiature du début du XXe siècle. Les listes nominatives de recensement, registres d’hôtels, archives fiscales, cartes postales anciennes et journaux savoyards de 1917 peuvent également contribuer à identifier le lieu précis du séjour d’Artaud et les personnes qui l’accueillirent. Institutions et organismes contactés : mairie du Châtelard, Archives départementales de la Savoie, Parc naturel régional du Massif des Bauges, association Les Amis des Bauges.

Saint-Didier-les-Bains et le château de Thézan. — Guides médicaux, touristiques et thermaux de Saint-Didier-les-Bains ; annuaires administratifs, commerciaux et médicaux de Vaucluse des années 1910-1919 ; Archives départementales de Vaucluse, notamment les dossiers préfectoraux, sanitaires et administratifs relatifs à l’établissement hydrothérapique du château de Thézan ; archives, photographies et documentation historique conservées au château. Registres d’hôtels et de voyageurs, listes nominatives de recensement, presse vauclusienne et dossiers cadastraux complètent cet ensemble. Institutions contactées : château de Thézan, mairie de Saint-Didier, aujourd’hui Saint-Didier-en-Vaucluse, et Archives départementales de Vaucluse.

Bagnères-de-Bigorre. — Annuaire des eaux minérales et stations thermales de France, éditions antérieures à 1918 ; Bulletins de la Société Ramond ; guides touristiques, médicaux et thermaux de Bagnères-de-Bigorre et des Pyrénées ; Archives municipales de Bagnères-de-Bigorre ; Archives départementales des Hautes-Pyrénées ; collections photographiques et patrimoniales du musée Salies. La presse locale, les registres d’étrangers et d’hôtels, les listes de baigneurs et les archives des établissements thermaux peuvent permettre de préciser les circonstances du séjour familial d’Artaud en août 1918. Institutions et organismes contactés : Archives municipales de Bagnères-de-Bigorre, Archives départementales des Hautes-Pyrénées, Grands Thermes de Bagnères-de-Bigorre, Société Ramond.

Neuchâtel et la clinique du Chanet. — DARDEL, Maurice, Qu’est-ce que la neurasthénie ?, Neuchâtel, 1916 ; annuaires médicaux et annuaires d’adresses de Neuchâtel des années 1913-1920 ; Archives de l’État de Neuchâtel, notamment les dossiers concernant les établissements sanitaires privés, les médecins et la clinique du Chanet ; Archives de la Ville de Neuchâtel ; Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel, service des manuscrits et archives privées. La recherche s’étend aux éventuels registres d’admission de la clinique, dossiers de patients conservés et communicables, registres comptables, annuaires professionnels, presse neuchâteloise et papiers privés des médecins liés à l’établissement. Institutions contactées : Office des archives de l’État de Neuchâtel, Archives de la Ville de Neuchâtel, Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel.

Sources militaires. — Une recherche spécifique a également été menée sur le passage d’Antonin Artaud sous les drapeaux et, plus particulièrement, sur son séjour militaire à Digne en 1916. Elle a permis de mieux documenter cette période et de retrouver plusieurs sources militaires le concernant, notamment son registre matricule de 1916. Ont été examinés ou sollicités les fonds relatifs à son incorporation, à son passage à Digne, aux examens et décisions médicales qui accompagnèrent son service puis sa réforme, ainsi que les archives susceptibles d’éclairer les structures sanitaires militaires qu’il fréquenta. Le Service des archives médicales hospitalières des armées a également été contacté afin de rechercher d’éventuels dossiers relatifs aux hôpitaux militaires et, plus largement, au Service de santé des armées susceptibles d’apporter de nouveaux éléments sur cette période.

Sources archivistiques consultées ou sollicitées

Bouches-du-Rhône : Archives départementales des Bouches-du-Rhône ; Archives municipales de Marseille ; archives de l’établissement actuel de La Rouguière. Isère, Rhône et métropole de Lyon : Archives municipales de Meyzieu ; Archives départementales de l’Isère ; Archives du département du Rhône et de la métropole de Lyon. Ain : Archives départementales de l’Ain ; Ville et services patrimoniaux de Divonne-les-Bains. . Savoie : Archives départementales de la Savoie ; mairie et archives municipales du Châtelard ; Parc naturel régional du Massif des Bauges ; Les Amis des Bauges. Vaucluse : Archives départementales de Vaucluse ; mairie de Saint-Didier ; archives et documentation historique du château de Thézan. Hautes-Pyrénées : Archives municipales de Bagnères-de-Bigorre ; Archives départementales des Hautes-Pyrénées ; Grands Thermes de Bagnères-de-Bigorre ; Société Ramond ; collections patrimoniales du musée Salies. Canton de Neuchâtel : Office des archives de l’État de Neuchâtel ; Archives de la Ville de Neuchâtel ; Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel, service des manuscrits et archives privées. Archives militaires : Service des archives médicales hospitalières des armées et fonds militaires relatifs à l’incorporation, au séjour à Digne, aux examens médicaux et aux décisions de réforme concernant Antonin Artaud.

Remerciements

Dans le cadre de cette recherche consacrée aux lieux de cure et de convalescence fréquentés par Antonin Artaud entre 1915 et 1919, de nombreuses institutions patrimoniales, municipales, départementales, médicales et associatives ont été contactées. Leurs réponses, leurs orientations et les informations qu’elles m’ont communiquées ont permis de mieux reconstituer l’histoire de ces établissements et d’ouvrir de nouvelles pistes documentaires.

Je tiens à remercier tout particulièrement Augustin Ménard, petit-fils du docteur Auguste Ménard, pour la générosité avec laquelle il m’a transmis de précieuses informations sur le séjour d’Artaud à Lafoux-les-Bains. Il a notamment partagé avec moi l’article de Bernadette Delloye, Antonin Artaud et ses premiers psychiatres, de 1902 à 1932, publié en janvier 1988 dans le numéro 40 de la revue Synapse, ainsi que de nombreux renseignements sur l’histoire de la station thermale. Je lui suis également profondément reconnaissant de m’avoir offert son ouvrage L’Histoire méconnue de Lafoux-les-Bains. 

Je remercie également très chaleureusement Émeline Pruvot, archiviste-documentaliste de la Ville de Meyzieu, pour les documents et photographies qu’elle a eu la grande gentillesse de me transmettre, ainsi que Rémi Garcin, attaché de conservation du patrimoine à Digne-les-Bains, pour les photographies qu’il m’a communiquées. J’adresse aussi mes sincères remerciements à Amandine Cabrio, assistante au Service des manuscrits et des archives privées, pour les précieuses informations qu’elle m’a fournies sur la clinique du Chanet, à Neuchâtel, ainsi que pour l’attention qu’elle a portée à mes recherches. Enfin, je tiens à exprimer toute ma gratitude au professeur Thierry Lavabre-Bertrand pour les nombreuses et précieuses informations qu’il m’a communiquées sur le docteur Joseph Grasset.


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