
Parmi les chercheurs mexicains qui ont contribué à renouveler l’étude des relations entre Antonin Artaud et le Mexique, Enrique Flores occupe une place singulière. Chercheur, enseignant, traducteur et coordinateur de projets éditoriaux, il ne s’est pas contenté de commenter le voyage accompli par Artaud en 1936. Depuis plus de vingt-cinq ans, son travail explore la rencontre, tantôt réelle, tantôt rêvée ou reconstruite par l’écriture, entre l’imaginaire artaudien, les traditions rituelles autochtones, la conquête coloniale, les représentations du chamanisme, la poésie orale et les puissances agissantes de la parole.
Cette recherche, d’abord menée sous le signe des « ethnopoétiques », s’est progressivement élargie, en dialogue notamment avec l’anthropologie amazonienne et le perspectivisme amérindien, à ce qu’Enrique Flores nomme désormais les « cosmopoétiques ». En 2025, sa longue fréquentation d’Artaud l’a également conduit à traduire en espagnol le livre d’Ilios Chailly, Antonin Artaud ou l’anarchiste courroucé, publié en français en 2018 par Les Éditions libertaires. Intitulée Antonin Artaud o el anarquista rabioso, cette traduction est aujourd’hui proposée en quatre livraisons numériques par le projet éditorial mexicain Malatesta en obranegra.
Les recherches d’Enrique Flores entrent en résonance avec d’autres approches mexicaines déjà mises en valeur dans les pages d’Écho Antonin Artaud. Le numéro 10 de la revue, « Tarahumaras : La quête d’éternité d’Antonin Artaud », publié en novembre 2024 en français, est également téléchargeable gratuitement en traduction espagnole sur notre site. Il accueillait notamment « Antonin Artaud : l’Arcane vivant » de Reneé Acosta, poétesse, essayiste et philosophe originaire de Chihuahua. Acosta y transmettait également un document exceptionnel qu’elle avait sauvegardé : l’entretien audio mené en 2005 par Enrique Servín avec Erasmo Palma, musicien, poète et dépositaire rarámuri de traditions orales, puis transcrit par ses soins. Poète, polyglotte, traducteur et défenseur des langues autochtones du Chihuahua, Servín y faisait entendre, à travers la parole de Palma, une lecture rarámuri du passage d’Artaud dans la Sierra. Différentes de l’approche universitaire de Flores, ces contributions rappellent que la réception mexicaine d’Artaud associe recherche, poésie, traduction, mémoire orale et transmission autochtone.[14][15]

Un chercheur entre littérature, anthropologie et poésie rituelle
Enrique Alberto Flores Esquivel est docteur en lettres hispaniques du Colegio de México. Chercheur à l’Institut de recherches philologiques de l’Université nationale autonome du Mexique, l’UNAM, il enseigne également la littérature coloniale et l’ethnopoétique à la Faculté de philosophie et lettres. Il a occupé la chaire México à l’Université Toulouse-Le Mirail et fondé la Revista de Literaturas Populares. Après avoir codirigé le projet « Literaturas y culturas populares de la Nueva España », il a coordonné Adugo biri : etnopoéticas, projet transdisciplinaire de recherche, de traduction et d’édition consacré aux traditions orales, aux chants rituels et aux poétiques chamaniques.[1]
Depuis 2025, cette recherche se poursuit dans le cadre du programme de l’UNAM « Cosmopoéticas : escrituras selváticas y teatros de la crueldad », prévu jusqu’en 2027.[13] Le projet met en relation les écritures issues des mondes amazoniens et lacandons, les débats sur le livre et l’oralité dans les cultures amérindiennes, le perspectivisme d’Eduardo Viveiros de Castro et les théâtres de la cruauté inspirés d’Artaud. Le déplacement des ethnopoétiques vers les cosmopoétiques ne constitue donc pas un simple changement de vocabulaire. Il répond aussi aux critiques adressées au préfixe ethno, susceptible de maintenir les poésies autochtones dans une altérité artificielle définie depuis l’extérieur.
La cosmopoétique élargit le champ de la poésie aux mondes que les chants, les récits et les performances rituelles contribuent à faire apparaître. La parole n’y est plus seulement l’expression symbolique d’une communauté humaine : elle engage des relations avec les animaux, les végétaux, les ancêtres, les esprits, les morts, les forces naturelles et les entités invisibles. Comme l’écrit Flores, l’humain et le non-humain, l’animé et l’inanimé, l’animal, le végétal et le minéral deviennent autant de formes possibles de vie, de création et de régénération. La parole ne vaut plus seulement par ce qu’elle signifie, mais par les relations qu’elle établit et les transformations qu’elle accomplit.
Cette perspective permet de mieux comprendre la place d’Artaud dans son travail. Chez Flores, l’écrivain français n’est pas seulement un Européen momentanément fasciné par le Mexique. Son œuvre devient le lieu d’une confrontation, souvent féconde mais toujours problématique, entre le théâtre occidental, les cosmologies autochtones, les chroniques de la conquête, le sacrifice, la transe, la guérison et la recherche d’une parole susceptible d’agir physiquement sur les corps.
« Artaud et le rite des rois de l’Atlantide »
L’un des premiers travaux importants d’Enrique Flores consacrés à Artaud est l’article « Artaud y el rito de los reyes de la Atlántida », publié en 1999 dans la revue universitaire Literatura Mexicana. L’étude, qui occupe les pages 187 à 224 du dixième volume de la revue, recherche les sources documentaires qui ont pu orienter la manière dont Artaud transforma ses expériences, « réelles ou fictives », des mythes et des rites tarahumaras.[2]
Flores rapproche notamment les écrits d’Artaud du Livre des morts égyptien, du Popol Vuh, du Critias de Platon, de la Monografía de los tarahumaras de Carlos Basauri et de México desconocido de l’explorateur norvégien Carl Lumholtz. Il examine également les constructions ésotériques qui reliaient les habitants légendaires de l’Atlantide aux rites tarahumaras.
L’intérêt de cette étude tient à ce qu’elle ne cherche pas uniquement à déterminer si Artaud rapporte fidèlement ce qu’il aurait observé dans la Sierra Tarahumara. Flores entreprend d’explorer ce qu’il nomme « l’irréalité du voyage d’Artaud » et, plus précisément, de la scène sacrificielle qu’Artaud situe à Norogachic. Une expérience vécue, des lectures antérieures, des constructions mythiques et une vision poétique personnelle ont pu se superposer dans son récit.
Le témoignage d’Artaud apparaît ainsi moins comme un compte rendu ethnographique que comme une scène reconstruite par l’écriture. Le rite devient une opération poétique, dramatique et métaphysique. Une telle approche permet d’éviter deux simplifications opposées : accepter littéralement tout ce que rapporte Artaud ou, à l’inverse, réduire son voyage à une pure invention. La question n’est plus seulement de savoir si son récit est objectivement exact, mais de comprendre ce que produit son écriture lorsqu’elle transforme une cérémonie, un paysage et une expérience corporelle en événement cosmique.

La Conquête du Mexique et le Théâtre de la cruauté
Enrique Flores a également consacré une étude approfondie à La Conquête du Mexique, conçue par Artaud dès 1933 comme le premier projet de spectacle du Théâtre de la cruauté, mais jamais représentée. Dans « La Conquête du Mexique : Sacrificio, espectáculo y “teatro de la crueldad” », publié en 2004 dans la revue Caravelle, il analyse la manière dont Artaud transforme la chute de Tenochtitlan en événement théâtral, rituel et métaphysique.[3]
La conquête n’y est pas conçue comme une simple reconstitution historique de l’affrontement entre Cortés et Moctezuma. Elle devient le conflit entre deux conceptions du monde. Artaud oppose la rationalité conquérante de l’Europe à une civilisation mexicaine qu’il imagine encore reliée aux forces cosmiques, aux signes, aux astres, aux dieux et au sacrifice. Flores montre comment le projet dramatique transforme l’espace scénique en espace rituel : le théâtre ne doit pas représenter extérieurement l’histoire, mais en réactiver la violence, le déséquilibre et la puissance sacrée.
Cette vision du Mexique est nourrie par les chroniques de la conquête et certaines traditions autochtones, mais aussi par l’ésotérisme européen et les constructions mythiques propres à Artaud. L’opposition entre Cortés et Moctezuma ne doit donc pas être reprise naïvement comme celle d’une Europe rationnelle et d’un Mexique magique. Elle doit être examinée comme une construction poétique et théâtrale par laquelle Artaud donne au conflit historique une dimension cosmique.
En avril 2005, Flores prolonge cette recherche dans « ¿A qué vino Artaud a México? », publié dans la Revista de la Universidad de México. Le même numéro accueille sa traduction espagnole du scénario de La Conquête du Mexique, envoyé par Artaud à André Rolland de Renéville et accompagné d’illustrations de l’écrivain.[4] Recherche, édition et traduction se trouvent ainsi réunies dans un même travail.
La question posée par le titre de l’article est essentielle. Artaud n’est pas venu au Mexique comme un voyageur ordinaire, encore moins comme un ethnologue professionnel. Il y cherchait une culture capable d’opposer une force spirituelle et révolutionnaire à ce qu’il percevait comme la décadence européenne. « Je suis venu sur la terre du Mexique chercher les bases d’une culture magique qui peut encore jaillir des forces du sol indien », déclarait-il dans l’une de ses conférences.
Son voyage obéissait à une attente presque démesurée : découvrir une civilisation dans laquelle les signes, les corps, les dieux, le théâtre et la vie n’auraient pas encore été séparés. Flores montre cependant que le Mexique d’Artaud est à la fois un territoire réel, une construction idéologique, une projection poétique et l’instrument d’un combat mené contre l’Europe depuis un ailleurs en partie imaginé. Le récit mexicain demeure ainsi irréductible aussi bien au témoignage ethnographique qu’à la fiction pure.
Du chamanisme aux cosmopoétiques
Les recherches plus générales d’Enrique Flores sur le chamanisme prolongent cette lecture. Dans « Chamanismo y montaje : las “noches del yagé” », publié en 2020 dans Diálogos de Campo, il étudie l’œuvre de l’anthropologue Michael Taussig, notamment sa réflexion sur la terreur, la guérison et le montage comme méthode critique de connaissance. Il y relève une incorporation implicite des techniques dramaturgiques d’Antonin Artaud et de Bertolt Brecht, médiatisées par la pensée de Walter Benjamin.[5]
Flores s’intéresse moins à une définition figée du chamanisme qu’à la manière dont une expérience rituelle peut imposer une autre forme d’écriture. Le montage, la fragmentation, la répétition, la multiplicité des voix et l’hétérogénéité des matériaux deviennent des méthodes de connaissance. L’écriture ne décrit plus nécessairement son objet depuis l’extérieur : elle accepte d’être déplacée et transformée par lui.
Ce principe rejoint l’entreprise d’Artaud. Celui-ci n’a jamais voulu que le théâtre ou la poésie demeurent de simples commentaires du monde. Il recherchait une langue qui agisse, attaque les formes établies et engage physiquement celui qui parle comme celui qui écoute. Les cris, les gestes, les rythmes, les signes, les souffles et les déplacements devaient intervenir sur l’espace et sur les corps.
Dans « Etnopoéticas, cosmopoéticas », publié en novembre 2024 par UNAM Internacional, Flores expose plus directement l’évolution de cette recherche.[6] Le projet actuel s’appuie sur le perspectivisme amérindien de Viveiros de Castro pour faire dériver la cosmopolitique vers une cosmopoétique. Il ne s’agit plus seulement d’étudier les formes poétiques propres à un peuple, mais les mondes que ces formes instituent et les relations qu’elles établissent entre différents ordres d’existence.
Artaud trouve sa place dans cette réflexion, à condition de ne jamais confondre l’entreprise d’un écrivain européen avec les cosmologies autochtones qu’il a rencontrées, lues ou imaginées. L’intérêt du travail de Flores tient précisément à l’examen des rapprochements, des écarts et des malentendus produits par cette confrontation. L’imaginaire d’Artaud a pu être erroné ; il n’en a pas moins exercé une action durable sur la représentation des peuples et des territoires auxquels il prétendait accéder.
Crueldad y conquista et Etnokrípticas
Les recherches récentes d’Enrique Flores ont donné lieu à deux livres qui prolongent directement ses travaux sur Artaud et le Théâtre de la cruauté.
Publié par l’Institut de recherches philologiques de l’UNAM en 2024, Crueldad y conquista prend pour point de départ la Très Brève Relation de la destruction des Indes de Bartolomé de Las Casas. Dans cet essai expérimental, la destruction coloniale se trouve dispersée, disséminée et projetée à travers différentes figures. L’ouvrage fait dialoguer le texte de Las Casas, l’œuvre du marquis de Sade et le grand Théâtre de la cruauté imaginé par Artaud pour le « premier spectacle » de La Conquête du Mexique.[7]
La cruauté n’y désigne pas seulement la violence physique exercée par les conquérants. Elle permet d’interroger les rapports entre colonisation, représentation, spectacle, destruction et pouvoir. Le rapprochement entre Las Casas, Sade et Artaud ne vise pas à les rendre équivalents, mais à confronter différentes manières de dire, d’ordonner et de mettre en scène la violence extrême.
Le second ouvrage, Etnokrípticas. Poéticas intempestivas y teatros de la crueldad, paraît à l’UNAM en 2025. Flores y met en relation des poèmes, des fictions, des chroniques et des traités d’Octavio Paz, Juan Rulfo, Bernal Díaz del Castillo, Macedonio Fernández, Aby Warburg, Michael Taussig et Ludwig Wittgenstein. Il y aborde également l’ethnologie otomí de Jacques Galinier, les ethnopoétiques de Jerome Rothenberg, un projet artaudien inachevé du Théâtre de la cruauté et des fragments traduits de Pour en finir avec le jugement de Dieu.[8]
Le titre d’Etnokrípticas peut se lire comme le signe d’une résistance à toute approche purement transparente ou descriptive des cultures et des pratiques rituelles. Les formes étudiées apparaissent comme des écritures, des chants et des théâtres qui ne se laissent pas réduire à des objets académiques parfaitement lisibles. Selon Enrique Flores, le volume comprend plusieurs traductions d’Artaud : la traduction n’est donc pas, chez lui, une activité séparée de la recherche, mais l’un des moyens de poursuivre une réflexion sur la voix, la cruauté, le corps et les puissances transformatrices du langage.

De Lope de Aguirre à Wolfgang Rihm
Dans une communication personnelle adressée à Ilios Chailly en juillet 2026, Enrique Flores précise qu’il travaille actuellement à deux ouvrages plus étendus, encore inédits, qui prolongent cette recherche autour de la cruauté.[9]
Le premier, intitulé Omagua, s’attache aux chroniques de Lope de Aguirre, le conquistador rendu célèbre au cinéma par Werner Herzog dans Aguirre, la colère de Dieu. Le projet doit se composer de trois volumes : Acrónicas, Ápeiron et Meandros. Il prolonge les interrogations développées dans Crueldad y conquista autour de la violence coloniale, de la destruction, des chroniques historiques et de leur transformation par l’écriture. Flores évoquait déjà, dans son article de 2024 sur les cosmopoétiques, la « Journée d’Omagua et de l’Eldorado », la défaite du conquérant devant la forêt et son ambition métaphysique de trahir Dieu pour devenir un « tyran cosmique ».
Le second projet porte provisoirement le titre Montezuma-Heliogábalo et prend pour point de départ La Conquête du Mexique. Le rapprochement entre Moctezuma et Héliogabale ouvre un champ particulièrement fécond. Dans Héliogabale ou l’Anarchiste couronné, Artaud fait de l’empereur romain une figure du rite, de l’anarchie et de la contradiction. Dans La Conquête du Mexique, Moctezuma devient le représentant d’une civilisation sacrée confrontée à sa destruction. Les deux figures associent la souveraineté, le sacrifice, le théâtre du pouvoir et l’effondrement d’un monde.
Flores participe également, selon les précisions qu’il a communiquées à Ilios Chailly, à la préparation de la traduction espagnole de la thèse d’Arianne de Portzamparc, Rihm et Artaud : Tutuguri, Die Eroberung von Mexico et Séraphin – un théâtre musical de la cruauté, soutenue en 2015 à l’Université Paris-VIII sous la direction d’Ivanka Stoïanova.[10]
Ce projet ouvre une autre direction dans la réception d’Artaud. Son œuvre n’y est plus seulement envisagée à travers le théâtre, la poésie ou l’anthropologie, mais à travers la composition musicale contemporaine. Wolfgang Rihm a trouvé chez Artaud une conception radicale de la voix, du cri, du rythme et de l’espace scénique. Tutuguri, Die Eroberung von Mexico et Séraphin interrogent respectivement le rite tarahumara, la conquête comme catastrophe historique et cosmique, et le théâtre comme espace libéré des conventions de la représentation.
Traduire Antonin Artaud ou l’anarchiste courroucé
En 2025, Enrique Flores entreprend la traduction espagnole du livre d’Ilios Chailly, Antonin Artaud ou l’anarchiste courroucé, initialement publié en 2018 par Les Éditions libertaires. Sous le titre Antonin Artaud o el anarquista rabioso, la traduction est mise en ligne par Malatesta en obranegra en quatre cahiers numériques. Le premier porte explicitement la mention « Traducción : Enrique Flores » et la date de 2025.[11]
Le choix du terme rabioso mérite l’attention. Le français courroucé désigne une colère violente, mais conserve une tonalité littéraire et légèrement archaïque. Rabioso signifie « enragé », « furieux », habité par la rage. Le mot espagnol accentue ainsi la dimension physique et viscérale de la colère.
Ce choix correspond au ton frontal du livre d’Ilios Chailly, qui ne cherche pas à produire une biographie universitaire conventionnelle, mais une lecture personnelle, engagée, ironique et parfois volontairement provocatrice de la vie et de l’œuvre d’Artaud. Malatesta présente l’ouvrage comme une approche « brutale, poétique, parfois grossière, comique, cruelle, maligne mais sincère ». Le projet éditorial invite ses lecteurs non à procéder à une nouvelle dissection d’Artaud, mais à prolonger l’efficacité réelle de son action et de son imagination.
La traduction présentait des difficultés particulières. L’écriture mêle informations biographiques, essai, polémique, humour, jeux de mots, citations et langage familier ou violemment direct. Une traduction excessivement littérale risquait d’en figer le mouvement ; une adaptation trop libre pouvait en effacer les singularités. L’examen du prologue et des premiers cahiers montre que le texte espagnol conserve le caractère oral de l’original, ses accélérations, ses répétitions, ses exclamations et ses ruptures.
Cette traduction ne constitue pas un travail isolé dans le parcours de Flores. Elle prolonge plus de vingt-cinq années de recherches sur Artaud, le Mexique, les Tarahumaras, la conquête, le sacrifice, les rites et les pouvoirs de la parole. Elle s’inscrit dans une pratique où traduire signifie aussi interpréter, transmettre et remettre une écriture en mouvement.
Le contexte mexicain donne à cette entreprise une résonance particulière. Il existe une longue histoire des traductions espagnoles d’Artaud, publiées de part et d’autre de l’Atlantique. Mais Enrique Flores traduit Artaud — et désormais un livre consacré à Artaud — depuis le pays où l’écrivain tenta de mettre à l’épreuve ses conceptions de la révolution, de la culture et du théâtre. Ses travaux font apparaître à la fois l’ambition de cette tentative et ses ambiguïtés historiques, ethnographiques et idéologiques.
La traduction de L’Anarchiste courroucé produit ainsi une circulation à plusieurs directions : un auteur franco-grec écrit en français sur Artaud ; un chercheur mexicain traduit ce livre en espagnol ; le texte revient enfin au Mexique, territoire réel et mythique qui occupa une place décisive dans la pensée artaudienne. Ce retour n’abolit pas les distances culturelles : il les rend visibles.
Enrique Flores a par ailleurs indiqué que des démarches étaient entreprises afin de trouver un éditeur pour une édition imprimée de la traduction.[9] La publication numérique pourrait ainsi constituer la première étape d’une diffusion plus large du livre dans le monde hispanophone.

Une œuvre de transmission
Le parcours d’Enrique Flores montre combien il serait artificiel de séparer ses activités de chercheur, d’enseignant, de traducteur et de coordinateur éditorial. Étudier les sources documentaires d’Artaud, traduire La Conquête du Mexique, travailler sur les chants rituels, organiser un cours-atelier sur la cruauté et la conquête, publier Crueldad y conquista et Etnokrípticas, préparer une étude autour de Lope de Aguirre ou traduire le livre d’Ilios Chailly participent d’une même entreprise : faire circuler les textes et les voix sans neutraliser leur pouvoir de dérangement.
En 2020, Radio UNAM le recevait à l’occasion du cours-atelier « Crueldad y conquista. Un espectáculo de Antonin Artaud ».[12] Cette continuité entre recherche, enseignement, expérimentation et traduction caractérise l’ensemble de son parcours. Son travail met en dialogue les traditions intellectuelles françaises et mexicaines, l’écrit et l’oral, la littérature et l’anthropologie, l’analyse savante et l’expérimentation poétique.
Flores ne cherche ni à sanctifier Artaud ni à annuler son expérience mexicaine en raison des erreurs, des reconstructions et des projections qu’elle comporte. Il étudie la manière dont un voyage historique, une imagination européenne et des traditions rituelles mexicaines ont produit une œuvre irréductiblement instable.
C’est précisément parce que ses recherches dépassent largement le seul cas d’Antonin Artaud que sa lecture de l’écrivain apparaît particulièrement originale. En inscrivant Artaud dans une réflexion plus vaste sur les traditions orales, les cosmologies autochtones, la conquête, la cruauté, les rites et les formes poétiques de la parole agissante, Enrique Flores renouvelle notre compréhension du voyage mexicain de 1936 et de ses prolongements.
Il apparaît ainsi non seulement comme un traducteur mexicain d’Artaud, mais comme l’un des médiateurs les plus originaux entre Artaud et le Mexique. Son travail rappelle que traduire Artaud, ou traduire un livre qui lui est consacré, ne consiste jamais seulement à transporter des phrases d’une langue dans une autre. Il s’agit de remettre une parole en mouvement, de la confronter à un nouvel espace et de vérifier si, près d’un siècle après le voyage de 1936, elle possède encore la force d’agir.
Sources
[1] Enciclopedia de la Literatura en México, « Enrique Flores » : https://www.elem.mx/autor/datos/2691
[2] Enrique Flores Esquivel, « Artaud y el rito de los reyes de la Atlántida », Literatura Mexicana, vol. 10, nos 1-2, 1999, p. 187-224 : https://doi.org/10.19130/iifl.litmex.10.1-2.1999.356
[3] Enrique Flores, « La Conquête du Mexique : Sacrificio, espectáculo y “teatro de la crueldad” », Caravelle, no 82, 2004, p. 89-124 : https://doi.org/10.3406/carav.2004.1461
[4] Enrique Flores, « ¿A qué vino Artaud a México? », et Antonin Artaud, « La conquista de México », traduction d’Enrique Flores, Revista de la Universidad de México, no 14, avril 2005 : https://www.revistadelauniversidad.mx/articles/346a521a-0555-4e85-8a65-51f7f475201e/
[5] Enrique Flores, « Chamanismo y montaje : las “noches del yagé” », Diálogos de Campo, vol. 3, no 5, 2020 : https://doi.org/10.22201/enesmorelia.26832763e.2020.5.52
[6] Enrique Flores, « Etnopoéticas, cosmopoéticas », UNAM Internacional, no 8, 15 novembre 2024 : https://revista.unaminternacional.unam.mx/nota/8/etnopoeticas-cosmopoeticas
[7] Enrique Flores, Crueldad y conquista, UNAM, Institut de recherches philologiques, 2024, 342 p., ISBN 978-607-30-9679-9 : https://www.libros.unam.mx/gd-crueldad-y-conquista-9786073096799-libro.html
[8] Enrique Flores, Etnokrípticas. Poéticas intempestivas y teatros de la crueldad, UNAM, Institut de recherches philologiques, 2025, 274 p., ISBN 978-607-587-515-6 : https://www.libros.unam.mx/gd-etnokripticas-poeticas-intempestivas-y-teatros-de-la-crueldad-9786075875156-libro.html
[9] Enrique Flores, communication personnelle à Ilios Chailly, juillet 2026.
[10] Arianne de Portzamparc, Rihm et Artaud : Tutuguri, Die Eroberung von Mexico et Séraphin – un théâtre musical de la cruauté, thèse de doctorat, Université Paris-VIII, 2015 : https://theses.fr/2015PA080131
[11] Ilios Chailly, Antonin Artaud o el anarquista rabioso, traduction d’Enrique Flores, Malatesta en obranegra, 2025 : https://www.malatestaenobranegra.com/antoninartaudoelanarquistarabioso
[12] Radio UNAM, Primer Movimiento, entretien avec Enrique Flores à propos du cours-atelier « Crueldad y conquista. Un espectáculo de Antonin Artaud », 1er septembre 2020 : https://www.radiopodcast.unam.mx/podcast/audio/23857
[13] UNAM, projet PAPIIT IN402425, « Cosmopoéticas : escrituras selváticas y teatros de la crueldad », 2025-2027 : https://web.siia.unam.mx/siia-publico/v/include/modulo_productos/proyectos.php?id=126971-IN402425
[14] Écho Antonin Artaud, no 10, « Tarahumaras : La quête d’éternité d’Antonin Artaud », novembre 2024, notamment « Antonin Artaud : l’Arcane vivant » de Reneé Acosta et « Erasmo Palma : Interview réalisée par Enrique Servín ». Version française : https://echoantoninartaud.com/wp-content/uploads/2024/11/francais-tarahumaras-9-1.pdf ; version espagnole : https://echoantoninartaud.com/wp-content/uploads/2024/11/espagnol-de-tarahumaras-3-2.pdf
[15] Gouvernement de l’État de Chihuahua, « Otorgan de manera póstuma a Enrique Servín Medalla al Mérito Cultural “Víctor Hugo Rascón Banda” », 24 octobre 2019 : https://chihuahua.gob.mx/contenidos/otorgan-de-manera-postuma-enrique-servin-medalla-al-merito-cultural-victor-hugo-rascon
