
Le 28 avril 1950, Paule Thévenin écrit depuis Charenton-le-Pont à André Breton, au 42, rue Fontaine. Sa lettre est brève, presque neutre : « Je viens de trouver ceci. Je ne sais si c’est un brouillon de lettre ou un post-scriptum à ajouter à une lettre déjà écrite. Il n’y a aucune indication. » Dans l’enveloppe se trouve un tapuscrit d’Antonin Artaud, non daté, adressé à Breton.

Source : Association Atelier André Breton
Trois pages. Pas davantage. Mais trois pages explosives, où tout le dernier Artaud semble se condenser : le sexe, la magie noire, la haine du petit-bourgeois, l’effondrement de la psychanalyse, l’instabilité du réel et cette certitude centrale : son corps est devenu le champ d’une opération obscure menée par le monde entier: « À ANDRE BRETON… C’est ainsi que toute la terre m’a passé sur le sexe, des incas des Andes aux lamas du Thibet, appliquant sur moi les arcanes d’une magie qu’elle voudrait noire, mais qui, du fait des individualités sociales qui l’appliquent, ne dépasse pas le mental d’un lavatory d’hôtel de passe, ou d’un salon de coiffure mondain. En disant que toute la terre a passé à la magie noire, je veux dire que peu ou prou et en douce toute la terre s’est faite plus ou moins initier. Un tel qui passe dans la rue se croit homme et il n’est qu’un chien, dit à peu près Arthur Rimbaud. »
Dès les premières lignes, Artaud donne à son supplice intime une portée totale. Il ne dit pas qu’il est attaqué par quelques ennemis. Il dit que ‘‘toute la terre’’ est passée sur son sexe. Civilisations, religions, sectes, peuples, temples, catacombes : le monde entier traverse son corps. Le sexe n’est plus seulement un organe. Il devient la brèche, le point d’entrée, le lieu par lequel le monde viole l’intimité, attaque la pensée, force le dedans. « Tantôt une ville, tantôt l’autre y passe, tantôt une race, tantôt l’autre, tantôt une secte, tantôt une nation, une église, un peuple, une mosquée, une synagogue, un cloître, un temple, un souterrain de catacombes. Il n’y a plus de nuit où l’on n’officie dans Artaud. »
La formule est terrible : on ‘‘officie’’ dans Artaud. Son corps devient lieu de culte, autel retourné, théâtre d’un rite obscène. Mais cette magie n’a rien de grandiose. Artaud refuse toute noblesse à l’occulte. Ce n’est pas la magie des grands initiés, des mages ou des traditions supérieures. C’est une magie basse, sale, sociale, presque vulgaire. Elle a le niveau d’un ‘‘lavatory d’hôtel de passe’’ ou d’un ‘‘salon de coiffure mondain’’.
L’occulte, chez Artaud, n’est plus caché dans les temples. Il circule dans la vie ordinaire. Il s’est banalisé. Il est passé dans les gestes, les salons, les rues, les corps quelconques.
C’est pourquoi sa cible devient l’homme normal. Le passant. Le conformiste. Celui qui travaille, fonde une famille, respecte les apparences, croit vivre proprement. Pour Artaud, cette normalité est un mensonge. L’homme ordinaire participe lui aussi à la corruption générale, même sans le savoir.

Photo de l’été 1935. Source : Nicolas Perge, Lise Deharme, Cygne noir, Archives départementales des Landes.
La référence à Rimbaud frappe juste. Sous la respectabilité sociale, il y a une complicité. Sous l’homme civilisé, il y a le chien. L’homme moderne se croit libre, digne, maître de lui-même. Artaud le voit abaissé, domestiqué, pris dans un réseau de forces, une matrice, qu’il ignore ou refuse de nommer. Ce n’est donc pas seulement une attaque contre la bourgeoisie. C’est une attaque contre la fausse innocence du monde social.
C’est là qu’apparaît ce que l’on pourrait appeler ‘‘l’effraction génitale de la pensée’’. Artaud écrit : « La psychanalyse est depuis longtemps dépassée, et que voilà une dizaine d’années que n’importe quel petit bourgeois français, à de très rares exceptions près, a appris à capter certaines ondes magnétiques obscènes, intimement liées avec l’usage de la sexualité. »
La psychanalyse interprète. Artaud, lui, accuse. Elle parle de rêves, de désirs, de refoulement, d’inconscient. Lui parle d’ondes, de captations, d’intrusions, de viols psychiques. Le problème n’est plus le symptôme. Le problème est l’effraction.
Dans cette vision, la société entière est contaminée. Des énergies mentales et sexuelles circulent d’un corps à l’autre. Des pratiques obscures ouvrent des passages. Des forces basses s’y engouffrent.
Le sexe n’est donc pas, chez Artaud, une simple libération. Il peut devenir une porte. Un sceau brisé. Une faille. Un accès à la possession, à la corruption, à l’invasion. Et le plus inquiétant est là : nul besoin d’être un grand initié. Nul besoin de connaître un yoga savant, une doctrine secrète ou une magie ancienne. L’occulte est devenu disponible, vulgarisé, presque démocratique. N’importe qui peut désormais capter, manipuler, salir. La magie noire n’est plus l’exception : elle devient la vérité cachée de la normalité.
À l’ère des écrans et des réseaux sociaux, cette intuition prend une résonance étrange. Nos vies ne sont plus seulement vécues : elles sont exposées, captées, commentées, découpées en images, en réactions, en pulsions instantanées. Chacun transporte dans sa poche un petit théâtre de projections, de regards, d’envies, de haines, de fantasmes et d’humiliations publiques. Le désir, la jalousie, la colère, la sexualité, le narcissisme et la peur d’être ignoré circulent sous forme de signes, de messages, de photos, de profils, de notifications. Nous y sommes : le XXIᵉ siècle est bien l’âge noir des envoûtements collectifs qu’Artaud avait annoncés.
N’importe qui peut aujourd’hui déposer un commentaire sous un travail longuement investi — qu’il s’agisse d’un article patiemment construit, nourri de recherches, ou d’une longue exégèse filmée. Celui qui commente n’a pas toujours lu, n’a pas toujours écouté, n’a pas toujours compris ; parfois même, il comprend très bien, mais fait semblant de ne pas comprendre, par peur de voir vaciller une autorité à laquelle il tient plus qu’elle ne tient elle-même. Mais il laisse sa marque, comme on poserait une crotte sur le seuil d’une maison bâtie avec amour.
L’espace numérique donne ainsi à la médiocrité une puissance immédiate de profanation. Il permet à l’objection pauvre de se faire passer pour une critique, à l’incompréhension de prendre le ton du jugement, et à la petitesse de salir ce qu’elle ne supporte pas d’accepter.
C’est peut-être là que l’intuition d’Artaud devient la plus actuelle. Il ne s’agit plus seulement d’être vu, mais d’être envahi. La pensée n’est plus attaquée par de grands systèmes, mais par une poussière d’interventions minuscules, par des parasites de surface, par des jugements instantanés qui viennent se coller au travail vivant comme des larves sur une plaie. Les larves désignent ces présences parasitaires qui se nourrissent de l’énergie humaine.
Bien sûr, Artaud ne parle pas d’Infernet, mais il en annonce la brûlure : l’intrusion du dehors dans les zones les plus intimes du corps et de la pensée. L’Infernet est cette scène où l’on s’expose en croyant se montrer, alors qu’on se laisse traverser : regards sans corps, violences sans contact, séductions sans présence, jugements sans visage. Dans cette civilisation de l’image, tout devient apparence ; on préfère l’idée des fraises à leur goût. La pensée n’est plus un sanctuaire, mais un territoire profané, ouvert aux intrusions, pénétrable, violable, occupable.
Lorsqu’Artaud écrit dans ce tapuscrit : « L’astral est sous mon coude gauche (j’aurais pu écrire ma couille gauche, et l’infini sur mes doigts de pieds) », la phrase peut sembler absurde. Elle ne l’est pas. Elle condense toute sa logique. Artaud se moque des occultistes qui parlent trop haut, trop pur, trop loin du corps. Il rabat l’astral dans la chair.
Chez Artaud, même lorsque l’image devient poétique, la visée demeure concrète, vitale, opératoire. La métaphysique, le surréalisme, l’abstraction de l’esprit — aussi étranges et inhabituels soient-ils — ne sont jamais des anges auxquels on ajouterait un organe d’en bas pour attirer l’attention ou produire un simple effet. Tout doit revenir au corps, à l’expérience vécue, à une parole qui ait du sens — un sens autre, peut-être, mais jamais vague. Une parole qui agit. La quête de l’infini est une quête essentielle de vérité. Mais cette vérité ne vaut rien si elle demeure suspendue au ciel. Elle doit redescendre dans la vie, éclairer nos peurs, apaiser notre soif de comprendre, nous apprendre à moins douter et à tenir plus fermement debout. Sinon, elle n’est qu’une abstraction vide, une idée sans chair.
La troisième page élargit encore la crise : « Et cela, je vous le répète, André Breton, s’est fait au vu et au su de tout le monde jusque dans certaines places et certaines rues de Paris. C’est qu’il y a autre chose que la vie coutumière, bien des fois l’apocalypse montre sa face. C’est que la vie n’est pas aussi assurée dans son réel que la conscience courante voudrait le croire ou le faire croire, l’occulte aussi par moments moutonne et renverse la réalité. »
Cette fois, Artaud ne parle plus seulement de son propre corps. Il vise Paris — le Paris mondain — non comme une simple ville, mais comme un état d’esprit collectif, un foyer d’aliénation partagée. Et la question dépasse Artaud : comment échanger sur quelque chose de vrai lorsque tout est faux à la racine ? Faire pour se faire croire qu’on fait. Faire pour convaincre les autres qu’on sait faire. Faire pour prouver qu’on est fait pour faire. Ce monde est absurde : il ne cherche plus le vrai, il organise seulement l’apparence du faire, pour que chacun se persuade d’exister sans jamais vraiment exister.
La vie quotidienne repose, selon Artaud, sur une illusion de stabilité. La »conscience courante » veut croire que le réel tient debout. Qu’il est solide. Qu’il ne tremble pas. Artaud affirme le contraire. Par moments, »l’apocalypse montre sa face ». L’occulte remonte. Il déborde. Il »moutonne ». Il renverse la surface visible.
Le mot est superbe. Il dit la vague, l’écume, le soulèvement. L’occulte n’est pas un arrière-monde immobile. C’est une poussée. Une force qui vient battre contre la réalité, jusqu’à la faire céder.
Chez Artaud, le réel n’est jamais garanti. Il peut se fissurer. Il peut lâcher. Il peut laisser passer autre chose.
C’est dans ce contexte qu’il évoque la canne : « Au temps où j’avais la canne à Paris il s’est passé bien des choses étranges auxquelles ni vous, ni personne, n’avait voulu croire, parce qu’elles vous paraissaient […], où non seulement l’apparence superficielle du réel était mise en cause et s’en allait, mais son existence même, l’existence de la réalité présente avec tout ce qu’elle contient. »
La canne n’est donc pas un simple objet. Elle appartient à cette zone trouble où le réel vacille. Elle ouvre sur une histoire que Breton n’a pas voulu croire, parce qu’elle ne menaçait pas seulement l’apparence du monde, mais l’existence même d’un réel qu’il dénonçait avec éclat, tout en sachant encore y trouver sa place. Artaud, lui, damné, pantin brûlant sur son bûcher, n’a jamais eu ce choix.
Quant aux nouveaux secrets de la canne de saint Patrick, il faudra encore patienter un peu : la toute nouvelle version de The Bachall Isu, la canne de Saint-Artaud — édition revue, augmentée et désenvoûtée — est actuellement en préparation.

