Antonin Artaud et Jacques Latrémolière — une relation insolite mise au jour

Paru le 16 avril 2026, Antonin Artaud et Jacques Latrémolière, la relation insolite entre un patient et son psychiatre (éd. L’Harmattan) s’inscrit dans la continuité du travail solide et exigeant que Patrick-Albert Pognant consacre à Artaud depuis plusieurs années. J’avais découvert cet auteur à travers son précédent ouvrage, Antonin Artaud, la mise en échec de la médecine, qui m’avait profondément marqué à l’époque où je rédigeais mon propre livre, Artaud le Martaud : asiles, drogue, électrochocs.

Avec ce nouveau livre, Patrick- Albert Pognant franchit une étape décisive. Il ne se limite plus à une analyse rigoureuse : il l’élargit en s’appuyant sur des documents et des informations inédites qui apportent un éclairage profondément renouvelé. L’ouvrage marque ainsi un véritable tournant, en mettant au jour un ensemble d’archives jusque-là inconnues qui enrichissent de manière concrète notre compréhension des dernières années d’’Artaud.

L’origine du livre tient presque du récit romanesque. Patrick Pognant a eu pour étudiant Tristan Latrémolière, lui-même petit-fils du docteur Jacques Latrémolière. De cette rencontre naît une amitié, puis une transmission décisive : le père de Tristan, Olivier, confie à l’auteur une chemise cartonnée verte contenant de nombreuses pièces ayant appartenu au médecin qui administra à Rodez les électrochocs à Artaud.

Ce fonds se révèle exceptionnel. Dans cet ouvrage dense de 382 pages, Patrick Pognant présente le tapuscrit inédit du docteur Latrémolière, rédigé au milieu des années 1980 et intitulé Antonin Artaud, l’Abandonné de Dieu. Ce texte, accompagné de commentaires particulièrement détaillés, est enrichi par d’autres éléments du dossier : une lettre inédite de six pages d’Artaud, adressée à Serge Moreux le 8 juillet 1943 ; les huit lettres d’Artaud à Latrémolière, publiées dans les tomes X et XI ; un commentaire du dessin L’Homme et sa douleur, ainsi que des correspondances inédites du docteur à propos d’Artaud avec sa sœur Marie-Ange Malausséna, le docteur Gaston Ferdière (trois lettres), l’abbé Henri Julien (deux lettres), ou encore Pierre Boujut. « Abordez-vous le problème de la glossolalie chez Artaud ? Si oui il faudrait séparer le sens psychiatrique et le sens religieux du mot, sens primitif (?) d’ailleurs : c’est un ‘‘emprunt’’ de la psychiatrie… » (Extrait d’une lettre du docteur Latrémolière au docteur Ferdière sans date).  

L’ouvrage comprend également une courte biographie du docteur Latrémolière, ainsi que sa thèse, soutenue en 1944 à la faculté de médecine de Toulouse, intitulée Accidents et incidents observés au cours de 1200 électrochocs, qui contient une longue observation consacrée à Artaud : « Antoine. A…., 46 ans, ancien toxicomane, atteint de psychose hallucinatoire chronique, avec des idées délirantes polymorphes luxuriantes, dédoublement de la personnalité, système métaphysique bizarre, idées d’influences multiples, hypocondriaques. »

Le volume réunit en outre quatre articles du médecin — dont trois coécrits avec le docteur Ferdière — ainsi qu’un texte signé de sa seule main, J’ai parlé de Dieu avec Antonin Artaud, publié en avril 1961 dans La Tour de feu. On y trouve également un entretien entre Jacques Latrémolière et Marie-Ange Malausséna, datant de 1973, ainsi que l’interview qu’il accorde à Sylvère Lotringer — initialement destinée à intégrer le tapuscrit — réalisée en juillet 1983 à son domicile de Figeac, et finalement publiée en 2003 dans l’ouvrage de Sylvère Lotringer, Fous d’Artaud, aux éditions Sens & Tonka.

Antonin Artaud, l’Abandonné de Dieu, tapuscrit inédit du docteur Latrèmolière

La pièce la plus marquante de l’ouvrage est sans doute la publication du tapuscrit du docteur Latrémolière, Antonin Artaud, l’Abandonné de Dieu ?. Long de 126 pages, ce texte — commencé en 1984 et rédigé en grande partie sous l’emprise d’antidépresseurs — est dédié à la mémoire de Marie-Ange Malausséna, sœur d’Antonin Artaud, ainsi qu’au docteur Ferdière.

Dès la préface, le docteur Latrémolière écrit : « Je prie le lecteur d’excuser mon audace de vouloir porter jugement de valeur sur Antonin Artaud : ce n’est pas en réalité mon intention. L’occasion m’est donné de jeter un œil curieusement affectueux sur Artaud, sa sœur, leur ascendance, leur enfance, les bonheurs et les malheurs, les réussites et les échecs d’Artaud en particulier le dernier : tout cela, on le verra et on le sait déjà n’est pas ordinaire. Je n’hésiterai pas à évoquer des souvenirs personnels précieux, en même temps que les flashes rapportés par ceux qui l’ont bien connu, aimé ou rencontré par hasard. »

Chapitre I :  Le premier chapitre reprend des notes biographiques publiées par Marie-Ange Malausséna dans La Tour de Feu (décembre 1959).

Chapitre II (p. 12-23) — Entretient avec Marie-Ange Malausséna :  Ce chapitre présente un entretien entre Latrémolière et la sœur d’Artaud, réalisé lors de la remise du prix Antonin Artaud à Rodez pendant le week-end de la Pentecôte 1973. Cette version, issue du tapuscrit, diffère de celle publiée par Sylvère Lotringer dans Fous d’Artaud.

Chapitre III — Comme le temps passe ! (1945) :  Latrémolière y rassemble ses souvenirs directs de l’hôpital. Il évoque ses échanges avec Artaud, leurs conversations régulières et les lettres que celui-ci lui adressait après un compliment. Il note également que Artaud ignorait systématiquement son épouse, qu’il jugeait « trop jolie pour ne pas être un démon ». C’est dans ce chapitre qu’est publié le texte J’ai parlé de Dieu avec Antonin Artaud (p. 26-62).

Chapitre IV — Nos souvenirs de l’hôpital psychiatrique : Ce chapitre rend hommage au docteur Ferdière et à son épouse, en soulignant leur engagement auprès d’Artaud. Latrémolière y exprime également un regret : celui de ne pas avoir su reconnaître certaines douleurs dont Artaud se plaignait, au point de ne pas lui avoir pratiqué un toucher rectal qui aurait peut-être pu le sauver. Cette déclaration ne laisse pas de surprendre. Comme nous l’avons déjà souligné dans un article du blog de la revue Écho Antonin Artaud — Dr. Ferdière : certainement pas un nazi, mais encore moins un saint — Artaud évoquait en réalité ce type de douleurs dès son internement à Rodez. Ainsi, le 10 juin 1943, il écrit à Mme Ferdière : « Je suis malade et [Férdière] ne me soigne pas. J’ai souffert dimanche, lundi et mardi derniers de coliques atroces, accompagnées de ténesmes sanglants. Il n’en a pas pris cas, et il ne me rencontre que pour me menacer de m’incarcérer dans un quartier d’agités où je serai privé de nourriture. »

Chapitre V — L’opinion publique :  Dans ce chapitre, le ton se fait nettement plus polémique. Jacques Latrémolière s’en prend à ceux qui, selon lui, ont sous-estimé ou minimisé la dimension de folie chez Antonin Artaud, refusant d’en mesurer la portée réelle. Il reprend ici, en les amplifiant, des propos déjà formulés dans un avertissement rédigé au début des années 1960 : « Je ne peux laisser formuler d’aussi surprenantes remarques que celle-ci : “Durant sa folie, ni la puissance poétique, ni sa logique n’ont été atteintes.” Dans “KABHAR ENIS – KABHAR ESTI” [sic], il fait allusion à un Saint Antonin promu par lui-même, qui est parfaitement éclairant à cet égard. Où est la confusion entre délire et métaphore poétique, sinon dans l’esprit de Monsieur Otto Han ? Qu’il relise l’histoire de la canne de Saint Patrick, le sperme considéré comme poison, etc. Où est la réévaluation des disciples de Monsieur Otto Hahn ? Mais il est évident que les disciples de Jean-Paul Sartre voient rouge dès qu’on parle de celui qui a dit “Aimez-vous les uns les autres”, et plantent à la face du monde leur insupportable superbe, comme si la culture commençait avec eux. »

Je me situe en profond désaccord avec ces affirmations. Comme je l’ai montré dans mon article Kabhar Enis – Kathar Esti : un chant gnostique dans la nuit de Rodez, publié sur le blog de la revue Écho Antonin Artaud, ce texte est loin de relever du délire ; il obéit au contraire à une logique interne rigoureuse, qu’il convient d’interroger autrement.  Dans le même esprit, le docteur Latrémolière prend également pour cible Alain Cuny : « Alain Cuny (Revue 84) affirme tranquillement : “Les amis d’Antonin Artaud savent qu’il n’a jamais déliré.” Tiens, tiens. »

Le chapitre se prolonge jusqu’à la page 110 avec l’ajout d’un entretien avec Sylvère Lotringer : « J’avais décidé de ne pas l’inclure dans mon texte, car certains raisonnements en forme de jeux, et parfois à la limite du jeu, me choquent. (…) Je mets donc sous vos yeux quoi qu’il arrive : tant pis pour moi… et pour lui. »

Chapitre VI — Le secret vraisemblable (1985) : Le chapitre VI est sans doute le plus intéressant et le plus surprenant du tapuscrit. Latrémolière y soutient qu’Artaud serait le seul malade à ne s’être jamais plaint des électrochocs, en dehors de quelques douleurs vertébrales — une affirmation historiquement inexacte. En effet, dans une lettre adressée au docteur Latrémolière le 6 janvier 1945, Artaud affirme précisément le contraire : « L’électrochoc, M. Latrèmolière, me désespère, il m’enlève la mémoire, il engourdit ma pensée et mon cœur, il fait de moi un absent qui se connaît absent et se voit pendant des semaines à la poursuite de son être, comme un mort à côté d’un vivant qui n’est plus lui, qui exige sa venue et chez qui il ne peut plus entrer. (…) À la dernière série, je suis resté pendant tout le mois d’août et de septembre dans l’impossibilité absolue de travailler, de penser et de me sentir être (…) J’ai beaucoup d’amitié pour vous et vous le savez, mais si vous ne faites pas arrêter immédiatement cet électrochoc je ne pourrai plus vous conserver mon cœur. Parce que ce traitement inique me détache de tout et de la vie. (…) Si l’homme qui en vous m’a compris (…) jamais au monde vous n’auriez supporté de m’imposer une fois de plus les supplices des sommeils, et de l’horrible engourdissement mental de l’électrochoc. » (XI, 13,14)

Mais ce qui frappe plus encore dans ce chapitre, c’est ce passage qui contredit les affirmations du chapitre précédent, pourtant rédigé antérieurement. On dirait qu’à la fin de sa vie, dans un mouvement de recul, il a tenté de rétablir — peut-être avec regret — une part de vérité, au point de bouleverser notre conception de la folie d’Artaud : « Je pense qu’Artaud n’a jamais eu d’hallucinations ni d’idées proprement délirantes ; Artaud le criait, du reste, mais personne ne le croyait. Je dois maintenant rendre justice à Alain Cuny sur lequel il m’est arrivé d’ironiser : je souhaite de tout cœur qu’il ne m’en veuille pas. Mais il a voulu jouer avec le feu et c’est le feu qui l’a dévoré. » Jacques Latrémolière, Antonin Artaud, l’Abandonné de Dieu, (tapuscrit) 

Conclusion : Le docteur Latrémolière conclut son tapuscrit par une formule d’adieu poétique et christianisé — « L’abandonné de Dieu ? (…) Il est donc entré dans le Royaume parce que le Christ est mort pour lui comme pour nous tous.  À bientôt, mon cher ami, dans le Divin Éternel » —, suivie d’une citation de Gustave Thibon : « Être détaché de tout. Première condition pour n’être indifférent à rien. »

Docteur Jacques Latrèmolière qui êtes-vous ? 

Dans l’inconscient collectif — non sans une part de vérité — s’est progressivement imposée une image caricaturale et quelque peu datée du docteur Latrémolière : celle d’un psychiatre chrétien ayant administré cinquante-huit électrochocs à Antonin Artaud. Une telle représentation, éminemment réductrice, s’est construite à partir de voix diverses, parfois discordantes, mais aussi de certains documents eux-mêmes — notamment les lettres de détresse qu’Artaud adresse pour faire cesser les électrochocs, comme si leur interruption relevait directement de Latrémolière, ce qui appelle, à l’évidence, d’importantes nuances.

Ainsi, Paule Thévenin tend à en minimiser la portée, comme si Artaud ne pouvait véritablement s’intéresser, même dans la critique, à une figure jugée trop secondaire comme Latrémolière. En identifiant le  »docteur L » du Van Gogh à Jacques Lacan, elle redirige l’attention vers une autorité intellectuelle plus reconnue, reléguant implicitement le médecin de Rodez à un rôle négligeable.

Le docteur Ferdière contribue également à cette construction, mais sur un mode plus abrupt encore, en déclarant : « Ah oui. Latrémolière, c’est “toc-toc”. C’est malheureux, mais il y a une différence d’âge entre nous, et c’est lui qui est le plus vieux. Moi, j’étais dans le coup du mouvement surréaliste, participant avec eux à leurs provocations, à leurs jeux, les fréquentant, me saoulant la gueule avec eux. » (Propos du docteur Ferdière, in Fous d’Artaud, Sylvère Lotringer).

De son côté, le médecin lui-même, dans l’entretien qu’il accorde à Sylvère Lotringer — réalisé à une période de grande détresse où sous antidépresseurs il semble vouloir en finir avec la question Artaud — laisse affleurer une lassitude teintée de cynisme : « Artaud ne restera pas (…) C’est sans valeur. Dans trente ou cinquante ans, je suis persuadé que personne n’en parlera plus. » Propos qu’il reviendra à regretter quelques années plus tard dans son tapuscrit : « C’est aussi le jugement le plus dur que j’aie jamais exprimé sur Artaud ; il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. »

Dès lors, si l’on met à part cet entretien — où il se montre particulièrement désabusé —, tout indique qu’il a, de manière constante, manifesté un intérêt réel pour Artaud. Que ce soit dans l’article publié dans La Tour de Feu ou dans son tapuscrit, les traces d’un engagement intellectuel et sensible sont manifestes : Artaud, à l’évidence, l’a profondément marqué.

Grâce à l’ouvrage de Patrick Pognant, et plus particulièrement à la partie biographique qui lui est consacrée, se dessine un autre visage du médecin : plus humain, plus nuancé, où se mêlent intelligence et fragilité. Certes, Latrémolière ne saurait être pleinement assimilé à ces ‘‘bohèmes’’ au sens artaudien, lui qui demeure un homme ayant servi une institution. Mais il convient néanmoins de le distinguer de ceux qu’Artaud désigne comme des ‘‘initiés’’ — ces êtres coupés de leur nature profonde, enfermés dans des structures qui les éloignent radicalement de toute forme d’authenticité.

Jacques Adrien Fernand Latrémolière naît le 23 juillet 1918 à Moulins, dans l’Allier, au sein d’une famille bourgeoise et catholique — son père est notaire. Très tôt, il s’oriente vers la médecine et intègre la Faculté de médecine de Paris. La guerre interrompt ce parcours : engagé dans les combats au sud d’Amiens, il est décoré de la Croix de guerre 1939-1940. Fait prisonnier et transféré au Frontstalag 101 le 6 juin 1940, il parvient à s’évader le 1er janvier 1941.

En 1941, le professeur Henri Mondor — qui diagnostiquera quelques années plus tard le cancer d’Antonin Artaud — le recommande au professeur Marcel Riser à Toulouse. Il épouse ensuite Odette Pech et, en juin 1942, le docteur Gaston Ferdière l’intègre à son équipe en tant qu’interne, alors qu’il n’a que 24 ans. C’est dans ce cadre qu’il s’occupe d’Antonin Artaud, âgé de 47 ans, et participe, sous la direction de Ferdière, à l’administration des électrochocs. En 1944, il soutient à la Faculté de médecine de Toulouse une thèse intitulée Accidents et incidents observés au cours de 1200 électrochocs.

Après son passage à Rodez, il s’installe de nouveau à Toulouse avec sa femme et ses enfants, où il entreprend une formation de radiologue. En 1948, il est recruté par l’hôpital de Figeac, dans le Lot. Il reprend ensuite des études de gastroentérologie, qu’il exerce à partir de 1960. En 1965, il est élu maire de Corn sous l’étiquette du Parti Radical ancré à gauche.

La fin des années 1960 marque un tournant plus sombre. À la suite du décès de son père en 1968, il traverse une longue période de dépression. Ironie tragique, en 1969, le médecin qui avait administré des électrochocs à Artaud est lui-même victime d’un grave accident : il est électrocuté par sa table de radiologie. C’est à cette époque qu’il commence à écrire son article sur Artaud pour la revue La Tour de feu.

À l’été 1983, il reçoit la visite de Sylvère Lotringer ; leur entretien sera publié en 2003 dans Fous d’Artaud. C’est également dans ces années qu’il entreprend la rédaction de son tapuscrit Antonin Artaud, l’Abandonné de Dieu ?, qu’il achève très probablement en 1986. Une lettre du 3 mars 2018, dans laquelle Bernard Noël s’adresse à Laurine Rousselet, confirme qu’il cherchait alors un éditeur pour en assurer la publication : « Un médecin, qui avait soigné Artaud à Rodez, m’a remis un manuscrit qui racontait sa relation et l’attention donnée à ce malade devenu de plus en plus célèbre. Ledit médecin souhaitait que je lui conseille un éditeur. J’ai commencé à lire et ce médecin est mort subitement. Sa veuve m’a réclamé le manuscrit avec une telle insistance désagréable que je lui ai renvoyé. » (Laurine Rousselet, Artaud à la Havane)

Après la perte de son épouse, emportée par une tumeur cérébrale en 1987, puis celle de ses deux filles — Marie en 1984 et Christine en 1990, toutes deux à l’âge de 40 ans —, Jacques Latrémolière, affaibli et placé sous dialyse à partir de 1989, traverse plusieurs crises dépressives avant de mourir à l’hôpital de Cahors le 3 septembre 1991.

La lettre inédite d’Antonin Artaud à Serge Moreux du 8 juillet 1943

Si cette lettre — longue de six pages — est restée inédite et n’a pas été intégrée aux Lettres écrites à Rodez (tome X des éditions Gallimard), c’est que Marie-Ange Malausséna, à qui Jacques Latrémolière l’avait restituée, ne l’a pas communiquée. Elle a finalement été mise en vente le 28 janvier 2017, lors d’une vente aux enchères d’un fonds Antonin Artaud provenant de la famille, à Compiègne.

Serge Moreux (1900-1959), musicologue et compositeur, ami de Serge Prokofiev, avait rencontré Antonin Artaud dans les années 1930, et ce dernier avait alors cherché à lui venir en aide. Dans une lettre peu connue adressée depuis Berlin au docteur Allendy, le 23 avril 1932, Artaud écrit : « Il y a à Paris, un homme ami de Steele qui est en train de devenir aveugle, peut-être Soulié de Morant pourrait-il lui sauver la vue. Ce serait un acte de charité humaine, il s’appelle Moreux, Serge ! Serge Moreux. » Serge Moreux serait très probablement venu rendre visite à Antonin Artaud, en compagnie de Souvtchinsky, à la fin du printemps 1941.

Dans cette lettre Antonin Artaud exprime à la fois un reproche et une détresse profonde face à son abandon. Il rappelle leur rencontre passée et insiste sur la sensibilité spirituelle de son correspondant, qu’il juge incapable, en principe, d’ignorer la souffrance et les dimensions occultes de l’existence.

Artaud développe ensuite une vision où sa propre vie se dédouble : il évoque une figure publique et mystérieuse, Saint-Artaud, liée à des événements violents et quasi apocalyptiques, mêlant réalité, foule, police et forces surnaturelles. Il affirme que ces manifestations ont été réelles, bien que perçues comme irréelles ou oniriques par les témoins. « L’occulte n’a jamais cessé de tourner autour de l’internement d’Antonin Artaud et des batailles journalières, où la police, la magie et le satanisme se mêlaient, avaient lieu à la porte de l’Asile Saint-Anne -Avril 1938 à Février 1939 – tant qu’Antonin Artaud y est resté mais surtout à la porte de l’Asile de Ville-Evrard et l’on y vit passer les personnages les plus hétéroclites et les plus inattendus d’Hitler à Staline en passant par Antony Eden… »  Lettre d’Antonin Artaud à Serge Moreux du 8 juillet 1943

Artaud affirme être mort en 1939 à l’asile de Ville-Évrard et avoir été remplacé par un autre homme, Antonin Nalpas, qui écrit désormais à sa place. Il décrit son internement comme entouré de complots occultes, de magie et de persécutions, impliquant même des figures politiques majeures. Il dénonce également les traitements psychiatriques qu’il subit, notamment les électrochocs, qu’il présente comme violents et destructeurs. La lettre se termine sur une affirmation obstinée de cette nouvelle identité et un appel à son ami pour qu’il vienne le voir et reconnaisse sa vérité.

Quand l’exigence se heurte au silence

Le travail que Patrick Pognant consacre à Antonin Artaud s’impose, depuis plusieurs années, par sa rigueur et sa constance. Par la qualité de son enquête, l’attention portée aux sources et la mise au jour de documents souvent méconnus, il contribue de manière décisive à renouveler notre compréhension d’Artaud, en particulier dans ses années les plus complexes.

Il est dès lors profondément regrettable que des travaux d’une telle exigence — comme les deux ouvrages qu’il lui consacre — paraissent une fois de plus chez L’Harmattan, une maison dont la visibilité médiatique demeure limitée et qui, malgré la valeur des auteurs qu’elle publie, continue de souffrir d’une réputation injustement dépréciée dans certains milieux littéraires.

Mais faut-il pour autant s’étonner du relatif oubli qui frappe ces ouvrages exigeants autour d’Artaud — Ville-Évrardd’André Roumieux, celui d’Annie Bouillon (Gilles Deleuze et Antonin Artaud), celui de François Audouy (Artaud le sur-vivant), ou encore le mien (Le surréalisme ou la fin de l’ère Artaud), tous parus chez ce même éditeur — lorsque même des textes d’Antonin Artaud, notamment les quatre articles découverts en 2009 à Cuba, sont publiés en annexe dans l’ouvrage de Laurine Rousselet, Correspondance avec Bernard Noël : Artaud à La Havane, également chez L’Harmattan, dans une relative indifférence, sans bénéficier d’un écho à la hauteur de leur importance ?

Pour commander le livre : https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/livre/antonin-artaud-et-jacques-latremoliere-la-relation-insolite-entre-un-patient-et-son-psychiatre/82429?srsltid=AfmBOorscQDauSt2dQdTaEhx36NiRWJIGA3fNAle-oLqKxY88jI8vPfT

Article blog écho Antonin Artaud

Dr. Ferdière : certainement pas un nazi, mais encore moins un saint : https://echoantoninartaud.com/2024/06/22/dr-ferdiere-ni-nazi-ni-heros/ 

Article – Kabhar Enis – Kathar Esti : un chant gnostique dans la nuit de Rodez: https://echoantoninartaud.com/2025/11/13/kabhar-enis-kathar-esti-un-chant-gnostique-dans-la-nuit-de-rodez/


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