
Presque cent ans séparent deux gestes solitaires. Le 2 février 1923, Antonin Artaud, vivant seul dans une chambre d’hôtel au 5, rue de Vintimille, publie à compte d’auteur le premier numerical de Bilboquet, une revue de quatre pages signée sous le pseudonyme d’Eno Dailor. En avril 2023, dans cet écart de temps chargé d’histoire, naît la revue Écho Antonin Artaud, qui compte aujourd’hui treize longs numéros et, avec cet article, atteint le cinquantième texte publié sur son blog, s’inscrivant délibérément dans le sillage de ce geste presque clandestin.
Bilboquet, cette livraison inaugurale — la seule revue conçu et fondée par Artaud — réunit deux poèmes, Extase et Fête nocturne, précédés d’une déclaration liminaire qui affirme d’emblée une position sans équivoque : une revue n’a de sens que si elle répond à une nécessité intérieure, réelle, et non à une logique de reconnaissance ou d’appartenance.
Bilboquet n’est ni un projet collectif ni un manifeste programmatique ; il s’agit d’un geste de survie littéraire, par lequel Artaud s’autorise à prendre la parole depuis un lieu de précarité à la fois matérielle et symbolique, en dehors des cadres institués.
Le second numéro, plus ample — seize pages — est très vraisemblablement rédigé en novembre 1923. Artaud traverse alors une période d’extrême dénuement : sans ressources, il loge provisoirement dans les sous-sols du Théâtre des Champs-Élysées, avant qu’on ne lui trouve finalement une chambre avenue Montaigne. Plus structuré et plus ambitieux, ce numéro comprend une introduction ainsi que plusieurs textes critiques et théoriques : Rimbaud et les modernes, Un peintre mental (consacré au peintre Paul Klee, 1879-1940) et Niveau. S’y ajoutent deux chroniques, l’une consacrée au roman Le Fleuve de feu de François Mauriac, publié à La Nouvelle Revue Française, l’autre au Le Diable au corps de Raymond Radiguet. L’ensemble comprend également un article mettant en regard le travail de Jean Cocteau autour d’Antigone et celui d’Alfred Poizat sur Électre, dont Artaud salue la tentative de faire surgir du vivant à partir des vieilles forces humaines. Deux poèmes d’Artaud figurent enfin dans ce numéro : Musicien et Baraque.
Revue sans écho à sa parution, Bilboquet condense pourtant l’essentiel : une parole tenue depuis le bord, mêlant poésie, critique et imaginaire scénaristique. Un siècle plus tard, Écho Antonin Artaud n’en prolonge pas la forme, mais l’intention d’exister dans un monde littéraire hostile : faire revue, non pour faire système, mais pour affirmer une présence et rendre publiable ce qu’on arrive pas a publier. En 1923, Artaud fonde une revue pour publier des poèmes que personne ne veut. En 2023, une autre revue voit le jour avec, à l’origine, l’unique intention de publier un article consacré à des textes d’Artaud découverts à La Havane.
Dans cette chronique que vous êtes en train de lire, consacrée à Bilboquet, nous nous concentrerons sur le contenu du premier numéro. L’analyse approfondie des textes du second numéro, plus dense et plus complexe, fera l’objet d’un article distinct, qui sera publié dans un second temps.
Le choix du titre Bilboquet
Le choix du titre Bilboquet ne renvoie pas seulement au jouet populaire ; il s’inscrit dans une constellation de significations plus discrètes et révélatrices. Dans le vocabulaire de la typographie ancienne, le terme désignait également les ‘‘travaux de ville’’ des imprimeurs : de petits imprimés soignés — cartes, en-têtes, feuilles volantes — situés à l’exact opposé des ouvrages lourds, savants ou institutionnels. Ce sens aujourd’hui oublié éclaire le geste d’Antonin Artaud. Nommer une revue Bilboquet, c’est revendiquer une forme légère, mobile, presque mineure en apparence, mais radicalement libre dans son intention. Artaud s’y détourne de la monumentalité, de l’autorité et de la gravité factice des revues littéraires établies. Bilboquet n’est pas un lieu où la pensée se fige en doctrine ; c’est un espace de jeu, de circulation, d’essai et de risque, où les idées se lancent, se manquent, reviennent — à l’image de la balle tournant autour du bâton sans jamais s’y fixer définitivement. La pensée y demeure vivante précisément parce qu’elle échappe à toute capture.
Le pseudonyme Eno Dailor
Lorsque Antonin Artaud signe sa revue Bilboquet sous le pseudonyme Eno Dalior, ce choix ne relève ni du camouflage anecdotique ni du simple jeu littéraire. Il engage une position symbolique, presque doctrinale, qui mérite d’être interrogée.
Eno Dalior apparaît très vraisemblablement comme une anagramme de “Leonardo I”. Cette référence ouvre un champ de significations plutôt qu’un renvoi univoque à une figure précise. Leonardo se décompose en deux racines fortes : Leon, du latin leo — le lion — et -ard / -hard, issu du germanique hardu, signifiant fort, endurant, audacieux. Le nom porte ainsi l’idée d’une force éprouvée, d’un courage traversant l’épreuve.
Dans l’hermétisme médiéval, Leonardus est associé au symbole du feu, du soufre, de la transformation alchimique. »Être Léonard », c’est celui qui traverse le feu sans être consumé, qui endure l’épreuve initiatique sans s’y dissoudre. Cette symbolique correspond étroitement à la posture qu’Artaud adopte au moment de Bilboquet : parler depuis un lieu de précarité extrême, mais sans renoncer à une exigence intérieure radicale.
Plusieurs figures nommées Léonard pourraient entrer en résonance avec ce choix : Leonardo Fibonacci, pour le goût du chiffre, du code et du cryptique ; Leonardo da Vinci, pour l’union de la pensée, du corps et de l’invention ; Saint Léonard de Noblac, figure du »Léonard des chaînes », libérateur des captifs, dont l’écho n’est pas indifférent chez Artaud. On peut également évoquer Léonard de Pistoia ou l’ermite saint Léonard, sans qu’aucune de ces figures ne s’impose comme référence exclusive.
En revanche, il est peu probable que ce pseudonyme renvoie à Léon Ier le Grand. Rien, ni dans l’esprit de Bilboquet ni dans la posture d’Artaud à cette époque, ne suggère un hommage à une autorité pontificale ou institutionnelle. Tout au contraire, le pseudonyme semble affirmer une identité d’épreuve, solitaire, non reconnue, presque clandestine.
Ainsi, Eno Dalior ne désigne pas un masque destiné à dissimuler Artaud, mais un nom de passage : celui d’un sujet qui accepte l’épreuve du feu — symbolique, psychique, matérielle — pour parler depuis un lieu non assignable, hors des cadres établis. Le pseudonyme devient alors moins un nom d’auteur qu’un acte, une manière de signer depuis la traversée.
Le premier numéro de Bilboquet
Antonin Artaud et l’exigence d’une pensée vivante : Pour Antonin Artaud, il existe très peu de revues qui comptent réellement. Une revue n’a de sens que si elle répond à une nécessité profonde. Soit elle a une raison véritable d’exister, soit elle ne sert à rien. On ne fonde pas une revue pour occuper un espace culturel ou suivre une mode, mais pour répondre à une question essentielle, là où la pensée existante échoue ou se fige.
Une revue née d’un besoin réel : Artaud crée sa revue parce qu’elle répond à un manque précis : celui d’une pensée sincère, vivante, non artificielle. Ce qu’elle exprime n’est ni calculé ni formaté. Selon lui, toute manière de penser forte et honnête devrait disposer de son propre lieu d’expression. Une pensée véritable ne peut se contenter des cadres déjà établis. L’important n’est pas de publier beaucoup, mais de dire l’essentiel. Mieux vaut peu de textes, à condition qu’ils soient nécessaires. Seuls les écrits porteurs d’une pensée réelle méritent d’être imprimés. Publier pour remplir des pages revient à trahir la pensée elle-même.

Deuxième page du premier numéro de la revue Bilboquet
Le piège des revues existantes : La plupart des revues, selon Artaud, obéissent à une ligne éditoriale déjà fixée. Elles suivent une idéologie, une mode, une orientation collective. À force de s’y conformer, elles cessent de penser librement. Elles ne cherchent plus une pensée vivante, mais appliquent des idées prêtes à l’emploi. Elles parlent beaucoup, mais prennent rarement le risque de penser autrement. Le caractère collectif de ces revues pose problème. Lorsqu’une publication est écrite par trop de voix, la pensée se fragmente. Il devient difficile d’affirmer une position claire, cohérente, assumée. Artaud critique ainsi les revues « dominantes » qui prétendent exprimer ce que l’on imagine être l’opinion générale. Or une opinion commune n’existe pas.
Contre l’illusion de l’opinion commune : Il n’y a pas de vérité partagée par tous, mais une multiplicité d’opinions. Certaines méritent d’être exprimées, d’autres non. Les êtres humains sont ainsi faits : chacun croit que sa pensée est la bonne et critique spontanément celle des autres. Cette situation est inévitable et ne changera jamais. Dès lors, une idée forte, singulière, dérangeante sera presque toujours rejetée par les revues existantes. Soit parce qu’elle sort de leur ligne, soit parce qu’elle trouble un équilibre établi, soit par simple rivalité intellectuelle. Celui qui porte une pensée juste n’a alors qu’une solution : créer sa propre revue pour la faire entendre.
Assumer une pensée sans la diluer : Artaud l’affirme clairement : nous avons une idée que nous jugeons juste, et nous la disons telle quelle, sans l’affaiblir pour plaire. Les individus qui pensent réellement souffrent lorsque leurs idées sont déformées, mal comprises ou réduites à de simples opinions relatives. Quoi que l’on écrive, il se trouvera toujours quelqu’un pour dire : « Ce n’est pas la vérité, ce n’est qu’une opinion. » Aucune revue ne peut imposer une vérité sans être contestée. La seule position honnête consiste donc à assumer sa pensée jusqu’au bout, sans chercher l’adhésion générale.
Parler en son nom : Aucune revue n’est totalement libre. Toutes obéissent à des règles, à une ligne, à des limites. Constatant cela, Artaud choisit de parler en son nom propre. Il refuse la neutralité illusoire et assume une parole située, engagée, personnelle. Être soi-même devient alors une exigence intellectuelle.
Une revue irrégulière, mais nécessaire : La revue ne paraîtra pas selon un rythme fixe. Elle sortira uniquement lorsqu’une idée vraie, importante ou urgente devra être exprimée. Il ne s’agit pas de produire du contenu, mais d’intervenir quand cela est nécessaire : pour corriger une erreur, dénoncer une pensée fausse ou trompeuse, ou ouvrir un débat réel sur l’art ou la morale. Penser, et non commenter. Intervenir, et non remplir.
Une voix singulière, des invités choisis : La revue adoptera un point de vue clair : celui d’une seule personne, ou d’un esprit précisément défini. Elle ne cherchera pas à représenter tout le monde. Sa force résidera justement dans sa singularité. D’autres pourront y participer nous dit Artaud, mais uniquement comme invités, jamais comme décideurs. Seront conviées les personnes dont la sensibilité ou la direction de pensée entrent en résonance avec l’esprit de la revue, même sans accord total.
Le poème Extase

La troisième page du premier numéro de la revue Bilboquet
Le poème décrit avant tout une expérience intérieure intense, difficile à expliquer avec des mots simples. Le feu évoqué dès le début n’est pas réel : il représente une énergie émotionnelle et corporelle, quelque chose qui brûle à l’intérieur sans être visible. Cette énergie est liée à la musique, non pas comme un simple son, mais comme une vibration intime que l’on ressent au fond de soi.
Cette force intérieure cherche à se libérer. Lorsqu’elle s’ouvre, elle laisse sortir tout ce qui est contenu depuis longtemps : émotions, tensions, désirs, questions. Le texte montre que cette libération n’est pas toujours agréable. Chercher qui l’on est fatigue, fait parfois mal, pousse à aller trop loin. Il y a un risque de se perdre car l’on explore sans savoir où l’on va.
L’idée de vouloir réunir « le froid et le feu », « les idées et ce qu’on ressent » montre une contradiction intérieure. Le texte souligne le conflit entre la raison et les émotions, entre ce que l’on pense et ce que l’on vit réellement. Cette tentative de rassembler l’impossible fait partie d’une quête ancienne et universelle : comprendre qui l’on est et trouver un équilibre.
Peu à peu, cette tension peut se transformer. La douleur devient parfois plaisir, et les sensations s’intensifient. C’est là qu’apparaît l’extase : un moment où tout devient plus fort, plus vivant, comme si le monde intérieur s’illuminait soudainement.
Enfin, la musique est décrite comme sombre et profonde, lourde mais rassurante. Elle vient de très loin, presque d’une zone cachée de l’être. Elle n’écrase pas : au contraire, elle libère doucement, en révélant des lumières invisibles. L’extase n’est donc pas une explosion incontrôlée, mais une libération progressive, intime, qui aide à se sentir vivant et un peu plus soi-même
Le poème Fête nocturne

La quatrième et dernière page du premier numéro de la revue Bilboquet
Ce poème parle d’une fête un peu spéciale. Ce n’est pas une fête avec de la musique et des ballons, mais une fête imaginaire, qui se passe la nuit, entre la terre et le ciel. Au début, la fête relie les étangs et les étoiles. Cela montre que le poème mélange ce qui est en bas (la terre, l’eau) et ce qui est en haut (le ciel, l’espace). Les idées qui brillent dans nos têtes sont comme des étoiles : ce sont nos pensées, nos rêves, notre imagination.
Ensuite, le poème dit que la fête enlève ce qui fait mal au cœur. Cela veut dire que cette fête aide à se débarrasser de la tristesse, de la peur ou des choses lourdes qu’on garde en soi. Dans la nuit, certains croient voir des oiseaux dans le feu. C’est une image étrange : le feu peut faire peur, mais les oiseaux symbolisent la liberté. Le poème montre que parfois, on peut se tromper, ou voir les choses autrement quand on est dans l’émotion.
À la fin, le poème parle de nous. Nous regardons la fête ensemble et nous partageons notre force. Cela veut dire que quand on est plusieurs, on se sent plus fort. Même les étoiles de nos rêves se mélangent à la nuit : nos rêves ne sont plus seuls, ils font partie du monde.
