Vers une Commune d’une autre nature, que rien ne pourra écraser

À quoi servirait d’écrire sur Antonin Artaud si cela ne contribuait pas, même faiblement, à préparer une nouvelle Commune ? Pas une Commune écrasée comme en 1871 par un système qui refuse que le peuple pense par lui-même. Non : une Commune intérieure, enracinée en chacun, impossible à effacer. Une Commune qui ferait disparaître les puissants simplement parce que nous cesserions de leur faire une place dans nos esprits. Une Commune qui ne naîtrait pas des armes, mais d’un déconditionnement de l’esprit. Car cette révolution ne vise personne : elle vise ce qui, en nous, reproduit toujours les mêmes schémas, les mêmes dogmes, les mêmes dominations.
L’Empire n’a jamais pris fin. Il est temps d’en finir. Cette fois, allons à l’essentiel. Abandonnons les chapelles qui divisent, les étiquettes qui limitent : gauche-droite, communisme-fascisme, croyants-athées. Faisons confiance au bon sens, à l’évidence.
Il ne s’agit plus de suivre des chefs, des dogmes ou des empereurs, mais de reconnaître des principes comme seuls souverains. Qu’ils soient dix, vingt ou cent importe peu : l’essentiel est que ces principes — appelez-les comme vous voulez, dieux, forces ou lois intérieures — remplacent les maîtres. On ne leur obéit ni par peur ni par soumission, mais par dignité. Des principes tels que la tolérance, l’humanisme, la justice, la solidarité, la simplicité, l’honnêteté, la lucidité, l’entraide, le respect de la vie, la responsabilité, l’intégrité et la fidélité à ce que nous savons vrai.
Liberté, égalité, fraternité : oui — mais pas comme parures d’État ni comme décors institutionnels. Comme règles de conduite. Comme garde-fous contre nos propres dérives. Au service du bien-être commun, non de notre aliénation collective.
Liberté : toute personne qui prétend décider à la place des autres de ce qu’ils doivent penser, faire, aimer ou devenir est un tyran. Et un tyran reste un tyran, quelles que soient ses justifications : son partie, sa morale, sa tradition, sa religion ou ses “bonne intention”. Égalité : toute personne qui se croit supérieure par sa race, sa croyance, son esprit, son sexe ou son point de vue est un con. Et un con reste un con, quelle que soient sa nationalité, sa couleur de peau, son éducation, son rang social, son charisme, son talent littéraire ou le contexte historique où il élabore sa connerie. Fraternité : toute personne qui pense d’abord à son propre confort est un égoïste. Et un égoïste reste un égoïste, quelle que soit sa sensibilité politique, son idéologie ou ses discours sur la tolérance.
Vous nous dites, M. Chailly, avec des mots, qu’il faut passer à l’acte. Alors vous, M. Chailly : homme de mots ou homme d’actes ?
Homme de mots. Et c’est précisément pour cela qu’il ne faut pas me suivre.
Ne suivez pas l’homme faible. Suivez ceux qui sont encore vivants, ceux qui se battent pour ces principes — pas ceux qui les commentent.
Mais qui sont ces hommes ? À qui faire confiance aujourd’hui ?
À personne, pas même à soi, tant que nous continuons tous à nous mentir à nous-mêmes.
Le premier mensonge, c’est d’attendre d’un autre ce qu’on refuse d’accomplir.
Si on veut cesser de douter, une seule voie : devenir ces hommes, au lieu de les chercher.
Et qui êtes-vous pour nous faire la morale ? Personne. Pirate cantonné aux paperolles : qui suis-je pour dicter quoi que ce soit ? Je constate. Sur mon clavier d’ordinateur, comme François Merlin dans Le Magnifique, je m’imagine en Robert Surcouf, roi des corsaires — mais, en réalité, je suis dans le même bateau que tous : celui du confort et de la peur. Mais dans ce bateau ivre où nous sommes tous embarqués, une chose est sûre : si personne ne se lève, si personne ne défait l’envoûtement de ce conditionnement mental qui fabrique des empires destructeurs, nous coulerons. L’évidence est là, brutale. Il suffit d’ouvrir les yeux pour la voir. Ne regardez pas court. Montez-en haut du mât, comme le gabier de vigie, et regardez l’horizon vous-même. Arrêtons de faire semblant. La vague arrive.
Pourquoi Artaud ? Parce qu’il a vu autrement. Pas un modèle, pas un frère d’armes : une déchirure. Il a ouvert un passage vers une révolution de l’esprit, vers la destruction de nos réflexes qui fabriquent des tyrans, des castes, des prisons intérieures. Le mental nous enferme dans une zone de sécurité. Artaud la brise. Il enseigne une autre manière de se tenir dans le monde. Il ouvre de nouvelles perspectives. Il fissure nos habitudes, nous entraîne là où nous n’aurions jamais accepté d’aller. Son écriture arrache le voile et impose la vision brute de ce qui dort en nous. Je ne suivrai pas Artaud dans sa folie, son extrémisme ou sa fureur destructrice. Mais j’apprendrai de lui à desserrer progressivement mes chaînes, à me soucier moins du regard imitateur des autres. Il ne s’agit pas de refaire Artaud : il s’agit de se réveiller. Et de transformer cette secousse en quelque chose de vivant, de lucide, de constructif.
Antonin Artaud, le pape hérétique du surréalisme
Le surréalisme, au départ, n’est qu’un tir de mot. En Mai 1917 Paris saigne, la guerre dévore tout, et au milieu des uniformes mêlés aux avant-gardes, Apollinaire — le crâne bandé comme un manifeste — lâche ‘‘sur-réalisme’’ dans la préface de Parade. Il cherche à nommer le choc Picasso–Massine–Cocteau, quelque chose de trop neuf pour entrer dans une case, alors il jette ce mot comme on lance une fusée dans un ciel encore secoué par les canons.
Mais le vrai détonateur arrive un mois plus tard. Le 24 juin 1917, lors de la première des Mamelles de Tirésias. La guerre gronde toujours, mais dans la salle s’ouvre un autre front : Jacques Vaché — silhouette sèche, humour explosif, nihilisme à vif — lève un revolver pour qu’on lui cède une place. Breton tente de le calmer. Apollinaire observe. L’épisode est bref, mais il tranche dans l’air du temps : un geste absurde, violent, gratuit, qui ressemble déjà à un manifeste avant le manifeste. Relue après coup, cette scène donne une épaisseur presque documentaire à la phrase du Second Manifeste : « L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule. » Et si le surréalisme des premières années n’était pas encore celui de Breton — il viendra plus tard — mais d’abord un geste d’hommage à Jacques Vaché ?
Et puis arrivent Artaud et le surréalisme — non plus comme un mot ou une attitude, mais comme un mouvement structuré. Le lundi 29 septembre 1924, depuis un café de Commercy dans la Meuse, Louis Aragon écrit à André Breton : « Pour Artaud, écris-moi tout ce que tu en sauras. J’ai relu sa correspondance. C’est une chose qui creuse en élargissant. On ne sent que mal, tout d’abord, le dégât qu’elle cause. »
Le 15 octobre 1924 paraît le Manifeste du surréalisme : « Le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore (…) Parmi tant de disgrâce dont nous héritons, il faut bien reconnaitre que la plus grande liberté d’esprit nous est laissée. A nous de ne pas en mesurer gravement. Réduire l’imagination à l’esclavage. »
Breton propose aussitôt à Artaud de se joindre à l’aventure. Artaud hésite : il se pense trop surréaliste pour se laisser enfermer dans un groupe. Pourtant, autour du 10 novembre, il franchit le pas. Il rejoint le mouvement — et devient, officiellement, l’un des leurs. La révolution Artaud, dès lors, est lancée. Dynamique, déterminé, farouche dans ses principes, il impressionne Breton, qui envisage déjà de lui donner une place de premier plan. On peut reprocher mille choses à Breton, mais pas son flair : il reconnaît immédiatement en Artaud une lignée — l’esprit Rimbaud, l’esprit Vaché. Artaud n’est la réincarnation de personne ; mais il est mû par le même principe incendiaire.
Le 22 janvier 1925, dans une lettre à son épouse Simone, Breton envisage même de lui confier la direction du Bureau de recherches surréalistes, rue de Grenelle : « Il assurera le fonctionnement de la Centrale sur des bases nouvelles et il a l’air décidé, plus que tout autre, à faire passer notre action révolutionnaire au premier plan. »
Le vendredi soir du 23 janvier 1925, une réunion générale s’est tenue au café Certa, dans une galerie aujourd’hui disparue près de l’Opéra, afin de discuter de divers sujets concernant le groupe surréaliste. Après délibération, le bureau de recherche a été confié à Artaud, qui a alors reçu une pleine autorité décisionnelle. Le lundi 26 janvier 1925, Antonin Artaud, tout juste nommé dans son nouveau rôle, rédige la Déclaration du 27 janvier, signée par 27 membres surréalistes. Ce document manifeste sa vision d’une révolution de l’esprit : « Nous n’avons rien à voir avec la littérature ; (…) Le surréalisme n’est pas un moyen d’expression nouveau ou plus facile, ni même une métaphysique de la poésie ; il est un moyen de libération totale de l’esprit (…) Nous sommes des spécialistes de la révolte. (…) Le surréalisme n’est pas une forme poétique mais ‘‘un cri de l’esprit qui retourne vers lui-même est bien décidé à broyer désespérément ses entraves, et au besoin par des marteaux matériels. »
À cette époque, André Breton, empêtré dans ses drames de couple, place en lui une confiance presque aveugle. Il voit en lui ce qu’il n’a jamais osé être : une arme vivante. Car la révolution d’Artaud n’a rien de théorique ; elle vise à exploser les fondations mêmes de nos pensées, à révéler l’instabilité ridicule sur laquelle reposent nos normes, nos morales, nos sécurités mentales. Breton en rêvait dans le premier manifeste surréaliste ; Artaud, lui, le faisait. Là où Breton construisait des concepts, Artaud maniait la dynamite.
Ce sera la première fois dans son histoire que le surréalisme échappe à Breton. Début février 1925, Artaud prend seul les commandes du n°3 de La Révolution surréaliste, et le 15 avril paraît un numéro qui claque comme une rupture : 1925 : Fin de l’ère chrétienne. Rien de tiède, rien de doctrinal : le numéro le plus frontal, le plus radical, le plus intensément surréaliste du mouvement. La révolution de l’esprit d’Antonin Artaud est officiellement lancé : Lettre aux recteurs des universités européennes, l’Adresse au Pape, et la Lettre aux médecins chefs des asiles de fous. Le 16 avril 1925, Artaud écrit à Max Morise : « Je pense que nous sommes actuellement et avant tout des révoltés. Il est certain que notre esprit est noué. Nous ne pouvons guère avancer qu’en ruant. Notre esprit est semé d’habitudes, étouffé de manies, les canaux les plus clairs sont encore des voies à refaire, des chemins à ne prendre que de biais. (…) Et si nous ne sommes pas réunis dans un but de complot, je vous le demande, pourquoi sommes-nous réunis ? Je ne vois pas pour ma part, un autre but immédiat, un autre sens actif à donner à notre activité que révolutionnaire, mais révolutionnaire bien entendu dans le chaos de l’esprit, ou alors séparons-nous ! »
Le 18 avril 1925, lors d’une conférence à la Résidence de Estudiantes à Madrid, Louis Aragon présente Antonin Artaud comme un leader charismatique prêt à entraîner les masses dans une révolte transformatrice : « Je vous annonce l’avènement d’un dictateur : Antonin Artaud est celui qui s’est jeté à la mer. Il assume aujourd’hui la tâche immense d’entraîner quarante hommes qui veulent l’être vers un abîme inconnu, où s’embrase un grand flambeau, qui ne respectera rien, ni vos écoles, ni vos vies, ni vos plus secrètes pensées. Avec lui, nous nous adressons au monde, et chacun sera touché ; chacun saura ce qu’il a méprisé de divin, ce qu’il a laissé se perdre sous sa forme dans une flaque de soleil ; chacun saura son ignominie — et d’abord les grandes puissances intellectuelles, universités, religions, gouvernements, qui se partagent cette terre et qui, dès l’enfance, détournent l’homme de lui-même selon un dessein ténébreusement préétabli. À rien ne sert de nous opposer votre scepticisme. Croyez-vous, oui ou non, à la force infinie de la pensée ? Nous aurons raison de tout. Et d’abord, nous ruinerons cette civilisation qui vous est chère, où vous êtes moulés comme des fossiles dans le schiste. Monde occidental, tu es condamné à mort. » Le virus Artaud se propage !
À peine deux jours après cette déclaration d’Aragon et cinq après la publication du numéro, le 20 avril 1925, Breton réagit dans une urgence presque paniquée. Sentant le pouvoir lui échapper, il reprend la revue et ferme le Bureau de recherches surréalistes. Il enterre d’un geste sec ‘‘l’expérience dont Artaud venait d’être responsable’’. Breton est pris à son propre piège : sur le terrain de Rimbaud et de Vaché, il ne pourra jamais rivaliser avec Artaud. Alors que faire ? Sauver son autorité, et vite. Réinventer le surréalisme. L’été venu, il se rapproche du groupe Clarté : il recentre le mouvement, l’arrime au politique, et détourne le surréalisme de la ligne explosive qu’Artaud venait d’ouvrir.
À la fin d’octobre 1925, Artaud démissionne du Comité d’Action Révolutionnaire : il refuse le virage matérialiste imposé par Breton et défend une révolution de l’esprit, pas une obéissance de parti. Mais il reste encore dans le mouvement. La rupture véritable n’arrive qu’un an plus tard, le 23 novembre 1926. Au Café Prophète, Artaud fait face à Breton et à son cercle : il rejette leur conversion au matérialisme historique et pulvérise leur notion de révolte. Ce soir-là, la séparation devient définitive : « Est-ce qu’Artaud se fout de la révolution ? me fut-il demandé. Je me fous de la vôtre, pas de la mienne, répondis-je en quittant le Surréalisme, puisque le Surréalisme était lui aussi devenu un parti. » (Antonin Artaud, Surréalisme et révolution.)
À ses yeux, ce jour-là, le surréalisme devint un parti. Or un parti, quel qu’il soit, fige, discipline, détourne et trahit. Pour Artaud, le surréaliste doit demeurer un mouvement de renversement de l’esprit, une révolte intérieure, un déséquilibre actif qui refuse toute forme d’organisation contraignante. Sa force vient précisément de ce refus.
En janvier 1927, Breton, Aragon, Éluard, Péret et Pierre Unik adhèrent officiellement au Parti communiste et entreprennent aussitôt d’éliminer ceux qui refusent de suivre leur ligne : Desnos, Masson, Leiris, Fraenkel, Miró, Malkine, Ernst, Limbour, Ribemont-Dessaignes, Philippe Soupault, accusés de rester fidèles à une activité ‘‘purement littéraire’’.
Artaud riposte en rédigeant Les Barbares, un texte d’une violence nue. En réponse, les surréalistes publient la brochure Au grand jour : « Nous nous en voudrions de ne pas être plus explicites au sujet d’Artaud ; il est démontré que celui-ci n’a jamais obéit qu’aux mobiles les plus bas (…) Qu’il ne voulait voir dans la Révolution qu’une métamorphose des conditions intérieurs de l’âme, ce qui est le propre des débiles mentaux, des impuissants et des lâches (…) Cette canaille, aujourd’hui, nous l’avons vomie. »
En juin 1927, Artaud répond coup pour coup avec À la grande nuit ou le Bluff surréaliste, puis Point final : « Y a-t-il d’ailleurs encore une aventure surréaliste et le surréalisme n’est-il pas mort le jour où Breton et ses adeptes ont cru devoir se rallier au communisme et chercher dans le domaine des faits et de la matière immédiate l’aboutissement d’une action qui ne pouvait normalement se dérouler que dans les cadres intimes du cerveau. (…) Le surréalisme est mort du sectarisme imbécile de ses adeptes. » Et il lance un appel « Je sais que dans le débat actuel j’ai avec moi tous les hommes libres ; tous les révolutionnaires véritables qui pensent que la liberté individuelle est un bien supérieur à celui de n’importe quelle conquête obtenue sur un plan relatif. »
Pour Artaud, le surréalisme doit continuer, comme Breton l’avait théorisé, à prôner la révolte permanente et totale, ainsi que la transgression des tabous, fidèle à l’exigence rimbaldienne d’un “long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens”. Il ne s’agit pas de se résigner à la platitude quotidienne, mais de retrouver les richesses de l’existence que les habitudes stériles nous dissimulent — qu’elles soient verbales, écrites ou d’une autre nature. Il faut retrouver le fonctionnement réel de la pensée, libéré de tout contrôle de la raison et affranchi de toute préoccupation esthétique ou morale. La révolution à laquelle Artaud aspire agit dans le ‘chaos de l’esprit’ pour transformer les conditions intérieures de l’âme. « Faire du surréalisme ce n’est pas amener le surréel dans le réel, où il ira moisir et dormir, se tasser et se déposer, dans les vitres encastrées des livres, mais hausser matériellement le réel jusqu’à ce point où l’âme doit sortir dans le corps et ne cesse d’ameuter le corps. » (Antonin Artaud, Le surréalisme et la fin de l’ère chrétienne)
André Breton, lui, a mûri. Il voit désormais dans l’utopie communiste une chance unique : accomplir enfin la révolution de l’esprit, en changeant le monde pour le rendre plus juste, plus humain. Le ‘‘communisme surréaliste’’, si l’on peut l’appeler ainsi, qu’il imagine ne s’intéresse ni à l’économie, ni au travail, ni aux classes laborieuses. Conscient de ses incompétences dans les domaines administratif, militaire et social, et revendiquant ses compétences dans celui de la culture, il laisse au mouvement le soin de régler ces questions ; au surréalisme revient la révolution de l’esprit.
Breton croit alors que son mouvement, en s’adossant à une superstructure politique, pourra durer, conserver son indépendance et finir par être accepté par ceux qu’il nomme ‘‘les véritables révolutionnaires’’. Mais c’est une illusion. Le Parti communiste, profondément méfiant, ne lui fera jamais la moindre place sans reniement total. Pour crédibiliser son engagement, Breton accepte quelques compromis : il désavoue Légitime Défenseet place sa revue La Révolution surréaliste sous le contrôle du Comité central.
Mais la vie punit toujours ceux qui pensent pouvoir la tromper avec des plans. Le verdict tombe : la révolution qu’il voulait incarner ne peut se loger dans une machine politique qui exige l’alignement, non la liberté. Les déceptions ne tardent pas. Alors qu’il imaginait qu’en entrant au Parti communiste il serait enfin pris au sérieux, les premières ‘‘tâches intellectuelles’’ qu’on lui confie n’ont rien à voir avec ses capacités. Sans doute pour lui faire comprendre que le Parti n’est pas une cour de récréation, la direction l’envoie dans une cellule composée de fonctionnaires de la compagnie du gaz, porte d’Aubervilliers. Sa mission ‘‘d’écrivain révolutionnaire’’ serait d’établir un rapport sur la situation italienne en s’appuyant sur des faits statistiques. Breton craque ! « On me demandait de faire à la cellule “du gaz” un rapport sur la situation italienne en spécifiant que je n’eusse à m’appuyer que sur des faits statistiques et surtout pas d’idéologie. Je n’ai pas pu. » En mai 1933, Breton, Éluard et Crevel sont officiellement expulsés du Parti communiste pour avoir publié dans Le surréalisme au service de la révolution une lettre de Ferdinand Alquié dans laquelle il dénonce ‘‘le vent decrétinisation’’ qui soufflait sur l’U.R.S.S.
Autour du 10 janvier 1936, Antonin Artaud quitte Anvers à bord du San Matteo, un cargo de pommes de terre où il voyage presque seul (voir Écho Antonin Artaud n°4 et n°5). Puisque son appel n’a trouvé aucun écho en France, il tourne le dos au vieux pays et met le cap sur le Mexique, convaincu que là-bas, des esprits moins conditionnés sauront entendre ce qu’on lui refuse ici.
C’est au Mexique qu’il publie ses articles qui plus tard seront regroupé dans ses Messages révolutionnaires, dans lesquels il clarifie sa position sur la révolution, en se démarquant à la fois du surréalisme et du marxisme. Et chez les Tarahumaras, il ne découvre pas seulement un peuple : il voit une vie entière mise en pratique selon les principes mêmes qu’il appelle de ses vœux — une révolution de l’esprit vécue au quotidien, inscrite dans les gestes, les rites, les relations, loin de toute théorie morte. Là, pour la première fois, Artaud rencontre une communauté qui incarne réellement ce que l’Europe refuse obstinément : une existence qui n’a pas séparé l’être, la pensée et l’acte, et qui fait de la puissance spirituelle un mode de vie, non une idée.
Vers la fin de l’année, il retourne en France et entreprend un travail radical de reconstruction et de déconditionnement de son être. Ses Messages révolutionnaires deviennent les Nouvelles Révélations de l’Être : l’identité d’Artaud doit désormais s’effacer au profit du principe qui l’anime. Ce n’est plus un homme qui parle, mais une force décidée à brûler les anciens noms pour faire surgir un être neuf, libéré des déterminations sociales, psychiques et historiques.
En septembre 1937, Artaud est prêt à jouer au ‘‘Grand Jeu’’ : risquer sa vie pour l’ultime révolution, celle qui exige que l’esprit ne se dise plus, mais se vive. Finies les positions théoriques ; il passe à l’épreuve où chaque geste doit répondre de ce qu’il affirme. La révolution de l’esprit n’est vraie que si elle s’incarne, si elle bouleverse l’être jusqu’à la racine. Dans Mise au point ou Casse Dogme, Roger Gilbert Lecompte écrit : « Le Grand Jeu est entièrement et systématiquement destructeur. (…) Destruction, bien sûr, ne peut être qu’un aspect de transformation, dont un autre aspect est création (…) Nous sommes résolus à tout, prêt à tout engager de nous-mêmes pour, selon les occasions, saccager, détériorer, déprécier ou faire sauter tout l’édifice social, fracasser toute gangue morale, pour ruiner toute confiance en soi (…) Ce qui jaillira de ce beau massacre pourrait bien être plus réel et tangible qu’on ne croit, une statue du vide qui se met en marche, bloc de lumière pleine (…) Notre fonction de casse-dogme s’attaquera par conséquent aux formes et à l’organisation de la vie humaine… »
Errant en Irlande, puis jeté de prison en asile, ce n’est plus aux surréalistes qu’il se mesure désormais, mais à Dieu lui-même. Le 30 juillet 1937 Artaud écrit à André Breton : « Accepter de brûler comme j’ai brulé toute ma vie et comme je brûle actuellement, c’est acquérir aussi le pouvoir de brûler. » Puis de Galway début septembre il ajoute : « Vous n’avez pas pu trouver votre place dans la Politique, car la Politique est le fait des hommes et vous êtes un Inspiré et les Hommes n’ont jamais voulu des Inspirés. Votre place sera de faire la guerre à la Politique et vous allez devenir le chef d’un Mouvement de guerre contre tous les cadres Humains. »
Les véritables révolutions sont toujours vouées à l’échec, non parce qu’elles manquent de force, mais parce que leur valeur réside précisément dans ce qu’elles maintiennent : l’espoir vivant, la capacité de continuer à rêver. Si le surréalisme ne fait plus rêver, c’est parce qu’au moment même où il a cherché à se réaliser, il s’est comme dissous dans sa propre mise en pratique. À l’inverse, la révolution d’Artaud porte encore des promesses, parce qu’elle ne s’est jamais figée en programme : elle demeure ouverte, risquée, brûlante.
Maurice Nadeau, qui voyait en Artaud le seul poète à avoir incarné, dans sa chair même, cette révolution totale que les autres n’avaient fait qu’imaginer, écrivait dans la Revue K : « La révolution que nous désirons, Artaud en est le chef d’orchestre. » Il ajoutait encore : « Ce que le surréalisme s’est en vain efforcé de bâtir — l’image idéale du poète formateur des révolutions de l’esprit — Artaud l’a réalisé par sa vie, au prix de souffrances qui, dès ses premiers vers, portaient à le considérer comme quelqu’un d’ailleurs : “je souffre d’une effroyable…” ».
La révolution commence là où toute idéologie s’arrête
« Quand je vois dans Karl Marx ou Lénine le mot esprit, comme la vieille invariable valeur, le rappel de cette éternelle entité à laquelle rapporter les choses, je me dis qu’il y a crasse et partouze et que dieu à sucé le cul à Lénine et que c’est ainsi que ça s’est toujours passé (…) » (Antonin Artaud, Textes écrits en 1947)
Par rapport au marxisme, la révolution telle qu’Artaud l’imagine n’est pas politique : elle ne se réduit ni à une prise de pouvoir, ni à une restructuration économique. Là où André Breton affirme que le véritable surréalisme doit préserver, contre le stalinisme, les fondements vraiment humains du marxisme — c’est-à-dire les points où il touche à l’homme vivant, à sa dignité et à sa liberté intérieure — Artaud déplace la question de façon plus radicale. Pour lui, la vocation du surréalisme n’est pas seulement de défendre une dimension plus humaine du projet révolutionnaire, mais de critiquer et de transformer en profondeur les structures mêmes de la société et de la condition humaine. Il ne s’agit pas de réformer en surface, mais de descendre jusqu’aux zones où tout se joue, et où tout doit être changé.
Dans cette perspective, Artaud n’est pas fondamentalement opposé au communisme : il le juge simplement partiel, insuffisant. Aucune organisation sociale — même animée des meilleures intentions — ne peut, selon lui, émanciper l’homme si elle ne touche qu’à sa surface. Or se concentrer uniquement sur l’homme visible, matériel, mesurable, est trompeur : il existe un univers intérieur, riche et complexe, que l’on néglige constamment — et que le communisme ignore presque totalement. La réalité vivante ne se laisse pas réduire à des structures rigides, ni transformer en nouvelles formes d’idolâtrie qui, au fond, ne font que remplacer d’autres religions. C’est pourquoi Artaud veut poser le problème de la révolution de manière totale, en reconnaissant qu’il existe plusieurs façons de l’envisager et que le communisme n’en représente que la plus restreinte. D’où cette formule : « Les marxistes pensent qu’il faut nourrir le corps pour permettre à l’esprit de fonctionner librement. C’est pour moi une attitude paresseuse, une fausse notion du bonheur humain. » (VIII, 237)
Le matérialisme de Lénine, ajoute-t-il, ‘‘ignore la poétique de la pensée’’, cette force intérieure capable de transformer radicalement l’esprit. Marx part, selon lui, d’un constat juste — la dénonciation des classes dominantes — mais le convertit en idéologie. Sa critique vise avant tout le marxisme comme mouvement politique, qu’il perçoit comme un spiritualisme déguisé produisant une abstraction figée de l’esprit : une métaphysique coupée du mouvement réel de la vie. Dans le marxisme partisan, il décèle une mystique, c’est à dire un ensemble d’idées durcies qui agissent sur l’esprit comme des dogmes. Or l’esprit doit rester lié au réel, non s’en abstraire.
Tant que le marxisme refuse la souplesse de l’esprit et la dynamique de la pensée vivante — cette ‘‘durée’’ bergsonienne où rien ne se fige en système — il demeure incohérent. Car tout ne peut être expliqué : il faut accepter l’indéterminé, cette zone où l’esprit reste en mouvement. Le Manifeste du Communisme en est la preuve au lieu de prolonger l’élan vivant de la critique, il en rigidifie le mouvement intérieur et le transforme en structure : « Marx, dans sa bonne foi, a voulu comprendre le dynamisme historique de son époque, mais dans sa critique il a réduit l’histoire à quelques faits économiques et matériels. Malgré ses intentions, il a figé la vie dans des concepts fixes, trahissant le mouvement véritable, la dynamique réelle de l’histoire. »
Le marxisme a critiqué la bourgeoisie, mais pas les réflexes bourgeois : posséder, séparer, idéaliser, rigidifier. Il refait la même erreur que l’Europe qui coupe le corps de l’esprit. Qui divise, analyse, isole, dissèque. En reposant avant tout sur l’économie, c’est-à-dire sur une vision strictement matérialiste du monde, le communisme en tant qu’idéologie ne prend en charge que l’aspect mécanique de la révolution. C’est pourquoi Artaud peut écrire dans le Manifeste pour un théâtre avorté : « Il y a pour moi plusieurs manières d’entendre la Révolution, et parmi ces manières la Communiste me semble de beaucoup la pire, la plus réduite. Une révolution de paresseux. Il ne m’importe pas du tout, je le proclame bien hautement, que le pouvoir passe des mains de la bourgeoisie dans celles du prolétariat. Pour moi la révolution n’est pas là. Elle n’est pas dans une simple transmission des pouvoirs. »
Changer de classe dirigeante, ou même abolir les classes, ne résout donc pas le véritable problème. Pour Artaud, la révolution doit remonter plus haut et plus loin : elle doit aller chercher, dans nos propres modes de vie, dans nos représentations, dans nos habitudes vitales, la source profonde du désordre. L’intelligence doit conduire le temps, et les émotions doivent s’élever pour le dominer. C’est un bouleversement total de l’être qui est requis, et non une simple reconfiguration des structures sociales.
Que changerait-on réellement en prenant les richesses aux riches pour les donner aux pauvres, si ceux qui accèdent à leur tour à l’abondance se comportent exactement comme leurs anciens maîtres ? Qu’on soit riche ou pauvre, la même dépendance demeure : elle nous pousse à vouloir toujours plus, et, ce faisant, à devenir toujours plus injustes. Déposséder ceux qui possèdent est un geste fort ; mais il est plus radical encore d’extirper, en chacun, le désir même de propriété. On peut contenir les excès et instaurer un équilibre provisoire, mais rien de durable ne naîtra tant que l’on n’aura pas affronté le cœur du problème.
Fusiller les traîtres de causes justes est une solution facile, mais simpliste. Il faut comprendre en profondeur pourquoi un homme trahit, puis combattre, matériellement et intérieurement, ce qui le pousse à trahir. « J’ai une idée matérielle de l’esprit », nous dit Artaud.
C’est dans cet esprit qu’il écrit, dans La faim n’attend pas (1932) : « Dans une société bien constituée, régulièrement conçue et établie sur des bases humaines, nul ne devrait pouvoir profiter d’un tel luxe tant que quelque part un homme est encore susceptible de mourir de faim. » Artaud reprend ici — et paraphrase explicitement — la célèbre formule du militant communard Eugène Varlin : « Tant qu’un homme pourra mourir de faim à la porte d’un palais où tout regorge, il n’y aura rien de stable dans les institutions humaines. »
La faim n’attend pas. Au lieu de réfléchir à ce qu’il faudrait organiser pour que l’homme du futur ne connaisse pas la faim, soucions-nous d’abord de l’homme du présent.
Quand le Marxisme dit : « Donnons à manger tout de suite et nous nous occuperons ensuite de l’art, des sciences, de la pensée », Artaud répond : Non ! « Donner à manger à tout le monde n’est pas guérir le monde ». On ne devient pas inhumain aujourd’hui sous prétexte de devenir humain demain. La faim, elle, n’attend pas. Ce n’est qu’en cultivant une sensibilité pour laquelle il est réellement insupportable qu’un être humain ait faim — ici et maintenant — que nous pourrons agir afin qu’aucun ne connaisse plus jamais la faim à l’avenir.
Oui, il faut manger tout de suite — la faim n’attend pas, et Artaud le sait mieux que quiconque, puisqu’il l’a vécue dans sa chair. Mais la révolution ne peut pas se contenter de nourrir que le corps. À côté d’un estomac rassasié, il faut encore s’occuper des vices de la conscience. Aujourd’hui, une infime minorité détient une part disproportionnée des richesses mondiales : en gros, 1 % de la population possède près de la moitié des richesses de la planète (source : Oxfam / World Inequality Report). Un tel déséquilibre pourrait, avec un peu de bon sens et sans guerre, être corrigé si l’on renonçait à la sacralisation de l’argent. Mais la vraie question n’est pas là. Même si nous organisions le monde de manière à ce que tout le monde mange à sa faim, ne retomberions-nous pas aussitôt dans les mêmes dérives ? Le problème n’est-il pas ailleurs ? Et les aliénations du capitalisme sans limites ne sont-elles pas seulement les symptômes d’une maladie plus profonde ?
Il n’y a pas de révolution sans révolution de la culture. Car la culture n’est pas seulement la possibilité de manger, mais aussi le savoir comment manger ; la culture est notre façon universelle de comprendre la vie et de poser le problème de la vie. S’occuper du corps — de la faim, de la misère — sans s’occuper de la conscience, de notre rapport au pouvoir, à la gloutonnerie c’est perdre finalement le corps lui-même. Apprendre à ne pas se goinfrer est aussi essentiel que de nourrir toute l’humanité. Et rendre les hommes capables de ressentir la souffrance animale est tout aussi révolutionnaire que de virer les industriels qui s’engraissent sur la chaîne alimentaire. Le monde change quand les consciences basculent. L’esclavage ne disparaît pas parce qu’il devient impossible, mais parce qu’il devient impensable. Une bataille gagnée dans la tête finit par gagner le réel. C’est pour ça que les vidéos de Pacôme Thiellement sont précieuses : elles fissurent l’hypnose générale.
Et je la sens poindre, cette objection faussement naïve, exhalée sur les réseaux sociaux comme un discret pet de l’esprit : – Et vous, M. Chailly, qui mangez de la viande, ne participez-vous pas, vous aussi, à ces boucheries ? Vous nous faites la morale sur la possession, mais n’êtes-vous pas vous-même possédant ?
Je ne comprends pas votre critique. Parlons-nous de moi ou d’Artaud ? Si c’est d’Artaud qu’il est question, faites une critique de fond sur Artaud, et non sur ce que je suis. Si vous ne m’estimez pas digne d’en parler, ne me lisez pas : lisez Artaud — en profondeur, avec une véritable volonté de le comprendre — plutôt que les gloses sur le dernier livre de Sarkozy. Ai-je jamais prétendu être exemplaire ? Je suis parfaitement conscient de mes contradictions et d’être, moi aussi, coincé dans cette matrice mentale dégueulasse.
Le problème serait donc le suivant : parce que je n’ai pas souffert comme Artaud, parce que je ne porte pas le titre officiel de ‘‘spécialiste’’, le simple fait de m’exprimer constituerait déjà une trahison ? Peut-être — sans doute même. Mais, dans les limites de mes capacités de compréhension, je m’efforce au moins de ramener le débat vers la pensée vivante d’Artaud, plutôt que de répéter mécaniquement, à la manière d’un inquisiteur de la bien-pensance révolutionnaire sur Twitter, les mêmes attaques stériles contre de prétendus infidèles à Artaud.
Artaud n’a pas réussi — et il est très probable que ni moi, qui tente de transmettre sa parole, ni même les créateurs de South Park, qui en prolongent comme autrefois les Marx brothers le geste sur le plan intellectuel, n’y parviendrons jamais. Mais le simple fait d’avoir fait circuler des idées qui invitent à penser autrement que selon certaines obsessions normatives — par exemple l’idée qu’un auteur ne serait auteur qu’à condition d’écrire dans des formes consacrées — pourrait, un jour, donner à quelqu’un la force ou l’élan d’y parvenir.
J’écris sans calcul : je crache ce qui me traverse l’esprit. Et comme je n’appartiens à aucune chapelle, au moins je ne fais pas de propagande au service de qui que ce soit. Pour Artaud, la propagande n’est qu’un écran de fumée : elle étouffe l’action réelle. On ne sert pas un parti, on agit. Un parti peut être utile, pourquoi pas, tant qu’il fait avancer les choses — mais il ne doit jamais être un but. Seulement un outil : un outil qu’on interroge, qu’on transforme ou qu’on jette dès qu’il cesse de servir l’homme.
Le communisme aurait pu remplir ce rôle ; il ne l’a pas fait. Alors prenons ce qu’il a produit de vivant, ce qu’il a éclairé, ce qu’il a diagnostiqué — et avançons. Certaines intuitions de Marx, peuvent encore servir l’homme ; mais jamais l’homme ne doit se plier à une idéologie. Les messages du passé peuvent guider, mais dans un monde en perpétuel mouvement, il faut se réinventer sans cesse. Agir, ce n’est pas répéter des slogans. Ceux qui s’y complaisent sont déjà morts : leur parole a perdu toute force. La propagande ne fait qu’évider l’action et la réduire à du vent.
Rien n’oblige non plus à balayer en bloc l’expérience soviétique : sur certains aspects, elle fut peut-être plus juste que le libéralisme sauvage américain. Devons-nous nous contenter ? Ce n’est pas parce qu’un système en combat un autre pire qu’il doit être excusé. Je ne vois aucune vertu dans un régime qui, pour préserver son pouvoir, a commis des crimes, étouffé les voix libres, pactisé avec l’inacceptable, et, paradoxe ultime, brûlé certains textes de Marx sous prétexte qu’ils n’étaient pas assez marxistes.
Avant d’organiser la matière, et pour être conscient de la direction que l’on prend, il faut d’abord organiser l’esprit — l’état d’esprit. Non, la guerre n’est pas une solution pour combattre la guerre ; une nouvelle forme de fascisme n’est pas un moyen de lutter contre le fascisme ; l’inversion des classes n’est pas la réponse aux injustices sociales. Non : la fin ne justifie rien. Et quand un système se montre capable de telles dérives, l’histoire à déjà montrer qu’il ne fera pas mieux demain. L’horreur n’annule pas l’horreur. Gandhi, avec la marche du sel de 1930, a montré que lorsque l’on reste fidèle à ses principes et que l’on fait preuve d’un peu d’imagination, il existe d’autres formes de révolution — efficaces, profondes — qui n’exigent pas le recours à la violence. Je suis désolé, mais un monde plus juste se gagne — et se mérite ; et si, pour le moment, nous ne l’avons pas en tant que société, c’est peut-être parce que nous ne l’exigeons pas assez.
Rebrancher les Nerfs du Monde
Chez Artaud, la révolution de l’esprit commence par une rupture : retrouver l’unité perdue. Sans unité, pas de révolution. Sa ‘‘métaphysique en activité’’ n’est pas une théorie, mais un mouvement, un retour vers la source — source de vie et de chaos, non pour s’y dissoudre, mais pour la transformer, l’affiner par des procédés presque alchimiques. Il s’agit d’une opération de réparation intérieure. Tout commence par un retour à soi. Artaud veut décoller le monstre que nous sommes devenus pour recoller l’homme. La révolution cesse alors d’être politique : elle devient ontologique : « Et il y a sur ce point une révolution toujours à faire, à condition que l’homme ne se pense pas révolutionnaire seulement sur le plan social, mais qu’il croie qu’il doit encore, et surtout, l’être sur les plans physique, physiologique, anatomique, fonctionnel, circulatoire, respiratoire, dynamique, atomique et électrique. Et, pour cela, qu’il cesse de se croire mortel et destiné au cercueil après cent ans de vie… » (Lettre à André Breton du 1er mars 1947)
La vitalité — moteur secret de cette transfiguration c’est l’accord profond entre l’homme et la nature. Quand cet accord existe, la vie circule. Quand il disparaît, tout se bloque : le corps, la pensée, le monde. Là où les marxistes cherchent à dominer la nature, lui veut l’inverse : l’écouter, s’y accorder. La véritable révolution n’est pas une prise de pouvoir, mais un ajustement vital. Être vivant, c’est se laisser traverser par les forces du réel. Pas d’organisation. Pas de police. Le vrai n’a pas besoin de surveillance. Le vrai s’ajuste tout seul. Quand on sait ce qu’on veut, l’ordre se rétablit de lui-même. Les contradictions cessent d’être des obstacles : elles deviennent des passages. La vitalité remet tout à sa place parce qu’elle rétablit la continuité perdue entre l’homme et la nature.
Pour Artaud comme pour Nietzsche, la puissance n’a rien à voir avec le pouvoir. Le pouvoir enferme. La puissance libère. Le pouvoir est une cage. La puissance est un excès de vie. Tout ce qui nous fige nous affaiblit. Tout ce qui nous transforme nous renforce. Artaud cherche une attitude, pas un système. Une manière d’être. Une manière de sentir. La vie est un devenir, un feu mouvant. Il faut l’accueillir, parfois la provoquer. Nietzsche l’avait dit : Il faut un chaos en soi pour enfanter une étoile dansante.
On ne porte pas nos chaînes parce qu’on manque de pain. On les porte parce qu’on manque de courage. Parce que nous laissons des discours et des idées nous voler notre vitalité, au lieu d’assumer nos responsabilités et d’habiter le présent.
Nos institutions ne sont pas naturelles. Elles ne sont pas sacrées. Elles sont fabriquées. Et tout ce qui est fabriqué peut-être renverser. C’est le principe même de la transvaluation : briser les valeurs mortes, rendre l’air respirable. Artaud refuse les systèmes parce qu’ils tuent le chaos. Donc ils tuent la vie.
Artaud trouve un modèle de vitalité explosive : Héliogabale. Un soleil qui traverse un empire en ruine. Un excès. Un scandale vivant. Héliogabale apporte la vie dans un monde déjà mort. Il rallume le sacré dans un désert de pierre. C’est la force dionysiaque pure. La vraie science, pour Artaud, n’est pas celle des laboratoires. C’est une science des forces. Des symboles. Une science qui met les nerfs en éveil. Héliogabale la trouve dans le désert syrien. Artaud la cherche dans la terre mexicaine. Quand le magnétisme humain s’effondre, il faut retourner à la terre. C’est là que se trouvent les forces suprêmes.
À l’opposé des fantasmes de domination, le surhomme d’Artaud — sa fameuse créature dotée d’un ‘‘corps sans organes’’ — n’est pas un tyran. C’est un être débarrassé des rôles. Des identités. Des prisons. Un être capable de se transformer sans cesse. De s’accorder aux forces de la vie. Pas de régner dessus.
Le feu de la pensée : la dialectique à l’image de la nature
Antonin Artaud critique le Marxisme en revenant à la dialectique. Selon lui, le matérialisme léniniste n’approfondit pas la pensée de Hegel : il la fige. Or la dialectique hégélienne (thèse, antithèse, dépassement) repose sur trois forces naturelles — rapprochement, séparation et rotation — que l’on retrouve aussi bien dans la nature que dans la pensée. Penser, pour Artaud, signifie laisser ces forces agir : partir d’un vide ouvert, accueillir du contenu, le transformer, puis revenir à l’abstraction pour évoluer encore. La pensée vit de cette remise en question permanente.
Lénine, au contraire, utilise la pensée pour confirmer des idées déjà établies. Mais comment découvrir du nouveau si l’on refuse le mouvement même de la pensée, si l’on n’accepte pas, comme la science le fait, de réviser nos certitudes ? Remettre en cause des idées n’implique jamais d’abandonner les principes humains — égalité, dignité, liberté — mais de refuser les systèmes clos.
Pour Artaud, le marxisme, en tant que mouvement, méconnaît la respiration intérieure de la pensée, cette poétique propre aux philosophes qui permet à la vie de se transformer. Avant d’aider matériellement un peuple, il faut réveiller en lui le désir de dépasser les connaissances établies, car une révolution ne sert pas seulement à rétablir un équilibre social, mais à introduire un peu de souffle dans le mouvement même de la vie. Le capitalisme, en plaçant l’argent au sommet de toutes les valeurs, a confondu la supériorité humaine avec la richesse, rendant impossible toute reconnaissance véritable des philosophes et des artistes : l’argent fait loi. Dans cet ordre faussé, ceux qui travaillent avec leurs mains ont oublié qu’ils ont une tête, et ceux qui travaillent avec leur tête ont oublié le travail des mains ; le mépris des masses communistes pour les activités de l’esprit participe lui aussi à cette dérive. Tant que philosophes et masses ne seront pas spirituellement réunis, aucune révolution — aucun changement véritable — ne pourra advenir.
Dès lors, qu’est-ce qu’être philosophe aujourd’hui ? Est-ce défendre ou critiquer, à coups d’arguments ressassés et souvent de mauvaise foi, des idéologies au service d’hommes politiques — ou pire, d’industriels ? La pensée devrait rester vivante, mobile, remise en question, transformable — jamais figée. La critique n’est utile que lorsqu’elle élève l’esprit, non lorsqu’elle se contente de dénoncer. Autrefois, comme chez Platon, le philosophe éclairait la cité et précédait l’action. Aujourd’hui, chaque système politique fabrique ses philosophes, chargés, sur les plateaux de télévision, de justifier ses illusions et sa démagogie. Le déclin vient précisément de cette inversion : la pensée ne guide plus l’action, elle la maquille.
Les philosophies sont comme des outils de travail : utiles et dangereuses à la fois, à prendre ou à lâcher selon les besoins de chaque instant et la manière dont nous savons les manier. La philosophie marxiste n’échappe pas à cette règle. Son utilité dépend de la souplesse avec laquelle on l’aborde et de la fidélité à son fondement humain. Dès que l’humanisme qu’elle invoque se met au service du pouvoir, ce n’est pas la philosophie qui faillit, mais l’usage que l’on en fait. Nous avons besoin de fluidité, d’un esprit capable de s’adapter : une idée peut être juste et précieuse dans un contexte, et perdre toute pertinence dans un autre.
Voyager au Mexique pour une nouvelle révolution
Artaud n’est pas venu au Mexique en touriste, mais en révolutionnaire. Il ne cherche ni l’exotisme ni l’évasion, mais un point de rupture. Son ambition est claire : aider le pays à se dégager de l’emprise occidentale et à renouer avec ses sources profondes. Le Mexique, écrit-il, a déjà connu deux ou trois révolutions ; la prochaine devra être d’une autre nature — non marxiste, mais indianisante. Car ce qu’Artaud appelle de ses vœux, comme il le formule dans Secrets éternels de la culture, c’est avant tout « une révolution de la conscience qui nous permettra de guérir la vie ».
Pour lui, le communisme demeure une production de la conscience européenne. La révolution qu’il espère n’a rien d’un culte du progrès. Elle se dresse même contre cette idée de progrès telle que l’Europe moderne l’a imposée : mécanique, rationalisée, mutilante. Le Mexique, certes, n’a pas poussé aussi loin que l’Occident la diffusion des théories ou le développement technique, mais il conserve une âme vivante, une énergie intacte que l’Europe a sacrifiée. Là où l’Occident accumule, le Mexique vibre encore.
Artaud voit dans la diversité des opinions politiques une preuve éclatante de cette vitalité. Chacun défend une position différente, parfois contradictoire, et ce désordre apparent n’est pas un échec mais le signe d’un mouvement révolutionnaire authentique. Tous s’accordent sur un point — la vie du Mexique doit être socialiste — mais les chemins pour y parvenir divergent, se discutent, se réinventent. Nulle obéissance aveugle, nulle ligne imposée d’en haut : on interroge, on conteste, on remet en jeu. Pour Artaud, cette divergence est une force, non une faiblesse.
Le Mexique, selon lui, ne pourra renaître qu’en renouant avec une civilisation précolombienne encore vivante, au lieu de répéter l’erreur nord-américaine d’une culture coupée de ses premiers habitants. Il doit retrouver la puissance enfouie dans la terre, les mythes et les symboles-principes — ces forces capables d’exalter les nerfs et de libérer l’esprit des filets où l’Europe l’a enfermé. Loin d’imiter nos erreurs, la révolution mexicaine pourrait au contraire devenir un modèle et revitaliser des sociétés épuisées. C’est d’elle que pourrait venir le remède au scorbut moderne : cette carence vitale qui affaiblit d’abord les individus, puis les masses, et finit par gangrener des civilisations entières. Le capitalisme réduit la vie à la croissance, à la production, à l’accumulation ; le marxisme, son contraire apparent, se contente trop souvent de réorganiser, avec plus de rigueur, ce que nous avons dénaturé. Artaud vient au Mexique chercher l’écho d’une force révolutionnaire plus profonde, capable de fonder une forme ultime d’humanisme.
Les Tarahumaras en offrent, à ses yeux, l’exemple le plus concret. Ils ne pensent pas en termes d’économie : libérés de la prison de l’argent, ils le méprisent. S’ils viennent mendier dans les villes, ce n’est pas par besoin, mais aussi par curiosité — pour observer comment nous restons enfermés dans ce que nous croyons posséder. Selon Artaud, ils ne cherchent pas l’argent : ils cherchent à nous apprendre à nous en détacher, à donner, à nous débarrasser de ce qui nous enchaîne. Notre problème n’est donc pas seulement la distribution des richesses, mais notre dépendance à celles-ci.
Car toute société qui refuse de s’accorder à sa raison d’être profonde finit tôt ou tard par se transformer en machine punitive. Les Tarahumaras, philosophes de naissance, n’ont jamais rompu le lien qui les unit à la vitalité naturelle du paysage qui les entoure et auquel ils ressemblent. Les principes moraux qui structurent leur société sont certes inventés par les hommes, mais inventés en accord avec la nature — parce qu’ils vivent comme elle. Leurs règles, leurs rites, leurs valeurs ne sont pas arbitraires : ils prolongent directement les rythmes du monde — la marche, le souffle, l’endurance, la solidarité organique du vivant. Leur énergie ne se dévoie ni en domination ni en chaos ; elle reste orientée, ajustée, capable d’équilibrer la communauté. Là où d’autres sociétés transforment l’intensité vitale en pouvoir destructeur, les Tarahumaras en font une force d’harmonie. Leur réussite tient à cette coïncidence profonde : ils inventent leur morale en laissant la nature parler en eux, et c’est ce qui rend leur ordre à la fois souple et vivant.
Pour Artaud, la conclusion est sans appel : ce ne sont pas les Tarahumaras qui doivent devenir marxistes, mais les marxistes qui devraient devenir Tarahumaras. Là où le marxisme vise l’abolition des classes comme un horizon à atteindre, les Tarahumaras la vivent déjà, naturellement et sans effort, dans leur manière d’être au monde. Chez eux, le communisme n’est pas un programme : c’est un fait. La solidarité est spontanée, la justice une évidence, l’égalité une simple normalité.
Au-delà de gauche et de droite : Artaud
Non ! Ce n’est pas parce qu’Artaud rejette le communisme qu’il faut en faire un homme de droite. Qu’on cesse cette récupération grotesque. Artaud n’appartient à aucun camp — et surtout pas à ceux qui cherchent à combler leur vide en brandissant des figures qu’ils ne comprennent pas. Artaud est hors gauche, hors droite, hors tout. Il n’est pas un drapeau : il les lacère. Sa révolution ne vise pas l’État, mais l’être — et c’est précisément pour cela qu’aucune famille politique ne pourra jamais mettre la main sur lui. « Je n’ai jamais fondé, lancé ou suivi un mouvement. J’ai été surréaliste, c’est un fait, mais je crois que je devais l’être en fait et je l’étais en fait, mais je ne l’étais pas quand je lançais ou signais des manifestes à moins que ce ne fût pour insulter un pape, un dalaï-lama, un bouddha, un médecin, un savant, un prêtre, un flic (…) Quant aux réactionnaires, aux fascistes, aux communistes maintenant installés, aux droitiers et aux gauchistes, ça ne s’insulte même pas. » (Antonin Artaud, Cogne et foutre)
Artaud est un anarchiste courroucé, qui ne recule devant rien et qui aspire à la destruction de toutes les doctrines, de tous les systèmes, de toutes les religions. Sa révolution extrême et extrêmiste n’a rien à voir avec une prise de pouvoir : elle naît dans le chaos de l’esprit, là où tout doit être brûlé pour que quelque chose advienne. Une révolution concrète, au sens du matérialisme historique, reste impossible tant que les hommes n’ont pas « su s’ameuter en eux-mêmes contre l’éternelle stupidité de l’esprit »
Artaud l’a assez hurlé : aucune autorité — ni humaine ni divine — ne tient debout face à la force électrique du corps en état d’insurrection, le corps qu’on est, qu’on endure, cette source brute qui dynamite toutes les influences et crache au visage des dominations. Les idoles creuses, les idées d’hommes et de dieux, les slogans de pouvoir, les carcasses métaphysiques tout ça s’écrase devant la déflagration du corps vivant. « Je recherche l’état le plus rebelle à l’être » (XXV, p.196).
Artaud n’est ni croyant mais ni athée non plus, car un athée dès l’instant qui se défini en quelque chose est autant prisonnier qu’un croyant. Sa révolte est totale : elle attaque tous les aspects de l’existence, y compris les zones les plus immatérielles de l’être. Elle vise une transformation intégrale, non seulement matérielle mais aussi spirituelle. Le surréalisme a pu écarter les revendications politiques explicites, mais il a conservé ce qu’Artaud appelle un terrible bouillonnement de révolte, dirigé contre toutes les formes d’oppression, qu’elles soient sociales ou intérieures. En apparence, il ne détruit rien ; en vérité, il s’attaque aux choses dans leur secret.
La fureur inévitable : Artaud et la limite du surréalisme
C’est sur ce chemin qu’Antonin Artaud voulait mener la révolution surréaliste, car pour lui le surréalisme est synonyme de refus et de violence. Contre quoi ? Contre tout — afin de pouvoir exister dans un monde qui tend à nous effacer. Cogner, se jeter contre toutes les formes envahissantes du Père (démiurge, patrie, patron), jusqu’à un suicide intérieur censé nous libérer de cette réalité. Se demander où nous mène le fait de vivre dans un état constant de fureur revient à se demander à quoi sert de crier. La réponse semble être : à rien. Mais pour Artaud, était-il possible de faire autrement ?
Si c’est Breton qui, en hommage à Vaché, a théorisé ce surréalisme extrémiste, c’est bien Artaud qui a tenté de le mettre en acte. Leur relation évoque celle des Frères Karamazov : Breton en Ivan, l’idéologue qui formule l’idée du crime ; Artaud en Smerdiakov, celui qui en pousse la logique jusqu’au bout. Camus ne s’y trompait pas lorsqu’il rappelait, dans L’Homme révolté, le danger réel que certaines idées de Breton pouvaient représenter pour des esprits fragiles. Certaines philosophies, lorsqu’elles sont mal comprises ou détournées par des esprits déséquilibrés, peuvent en effet devenir des instruments de violence — comme lorsque les idéologues du IIIᵉ Reich ont tordu et défiguré la pensée de Nietzsche pour servir leurs propres délires.
Mais ce type de surréalisme aurait-il pu survivre ? Si le surréalisme d’Artaud marque encore aujourd’hui les esprits, dans les faits il s’est éteint très rapidement. Le monde matériel est ainsi fait que des règnes comme celui d’Artaud au sein du surréalisme, ou celui d’Héliogabale à Rome, ne durent jamais. Les forces qui les animent, destinées à rééquilibrer des dérives ou à ramener de la vie, surgissent comme des éclairs — fulgurants, insoutenables — puis disparaissent aussitôt. Elles sont trop destructrices pour perdurer : leur simple présence brûle tout. Leur mission n’est pas de durer ni de réduire le monde en cendres, mais de frapper assez fort pour obliger les esprits à chercher d’autres formes d’être. Le surréalisme d’Artaud, envisagé comme mouvement littéraire, semblait donc voué à l’impasse. Certes, écrire des lettres incendiaires contre le pape pouvait frapper les esprits, mais pour durer, une telle posture aurait exigé une réinvention permanente. Sans l’intervention de Breton, qui mit un terme à la furie destructrice d’Artaud, le mouvement se serait rapidement épuisé, au point qu’aujourd’hui on ne parlerait sans doute ni d’un surréalisme d’Artaud ni même d’un surréalisme de Breton ; et s’il en subsistait une trace, ce serait sous la forme d’une dérive tragique reléguée aux marges de l’histoire. À l’image de la révolution d’Héliogabale, il aurait fini par se refermer sur lui-même, tourner à vide et se dissoudre. Dire que l’attitude de Breton a, malgré elle, sauvé l’idéal ce surréalisme n’est pas excessif. Car si le surréalisme de Breton a survécu, c’est bien celui d’Artaud qui continue, aujourd’hui encore, à nous faire rêver.
La destruction comme éthique : Artaud et la violence de l’esprit
Artaud reconnaît que le surréalisme est, par nature, destructeur. Mais il précise du moins jusqu’en 1937 que cette destruction n’est jamais gratuite. Elle n’a rien d’un goût pour la ruine ou le nihilisme : elle vise la naissance d’un nouvel ordre des choses. En ce sens, le surréalisme est pour lui un mouvement fondamentalement éthique. Il détruit l’ancien non pour jouir de sa chute, mais pour ouvrir la possibilité d’un monde plus juste, plus respirable.
Artaud porte la conscience que sa ‘‘peste’’ et sa ‘‘cruauté’’ relèvent avant tout de métaphores, d’images mentales, de forces intérieures. La transformation radicale qu’il appelle de ses vœux doit passer par une violence certes obstinée, mais non physique : une violence symbolique, poétique, destinée à secouer les consciences. Le Théâtre de la cruauté vise précisément à réveiller les images terrifiantes tapies dans l’inconscient et à provoquer chez l’homme de violentes révoltes intérieures. En forçant l’esprit à sortir de ses cadres habituels, Artaud cherche à briser les certitudes qui le colonisent. Son objectif n’est pas d’abord de modifier l’ordre visible du monde, mais d’extraire de ses profondeurs des forces enfouies capables de déclencher une véritable émeute contre l’éternelle stupidité de l’esprit dominant.
C’est dans cette perspective qu’il admire Héliogabale : pour la puissance imaginative et symbolique de sa révolution, pour sa capacité à bouleverser les formes mentales. Mais Artaud lui reproche aussi, alors qui fera pareil plus tard, d’avoir voulu imposer dans la matière ce qui aurait dû rester de l’ordre de la création et de l’expérimentation artistique. Avant le voyage en Irlande et la période asilaire, la révolution artaudienne n’est donc pas une révolution de l’esprit qui blesse, traumatise ou écrase le psychisme. C’est une révolution qui allège, qui libère, qui desserre l’étau d’un monde perçu comme ‘‘étouffant’’, ‘‘fermé’’ et ‘‘à tout jamais immobile’’, afin d’ouvrir en grand les champs illimités de l’exploration humaine.
C’est précisément sur ce point que certains surréalistes lui reprochaient de privilégier l’art et le théâtre au détriment d’une révolution concrète. Pourtant, Artaud ne cherchait pas un art destiné à divertir ou à sublimer la réalité, mais un art capable de déconditionner — physiquement et mentalement. Comme on peut le constater, une révolution qui ébranle nos croyances, nos addictions et nos habitudes peut parfois se révéler bien plus radicale et durable qu’une révolution strictement matérielle.
Héliogabale, la peste et le peyotl : figures du déconditionnement
Pourquoi Héliogabale ? Parce qu’Héliogabale ne pense pas comme ceux qui façonnent et administrent le monde. Pourquoi la peste ? Parce qu’elle brise les automatismes, suspend les habitudes, et force l’esprit à sortir de ses rails. Pourquoi le peyotl ? Parce qu’il révèle une autre manière de percevoir, en nous arrachant à nos certitudes les plus enracinées. Transposée sur un plan philosophique, cette position se tient : l’idée d’Héliogabale et celle du Théâtre de la peste — inspirée en partie de textes de René Guénon, notamment La Guerre et la Paix — affirme qu’un désordre matériel, une anarchie apparente, peut réveiller un monde figé, ranimer sa vitalité et rétablir un équilibre sur un plan supérieur.
La gnose désigne précisément cet état de libération vis-à-vis des souverains intérieurs — prêtres ou rois psychiques — ces instances mentales qui nous gouvernent en silence, fabriquent nos entraves et entretiennent l’illusion. Après son passage dans les asiles, toute la question pour Artaud devient alors la suivante : comment se défaire de cette part de lui-même — ce démiurge psychique, architecte de la matrice — qui l’enserre, alimente sa souffrance et l’empêche d’accéder à son corps véritable, lumineux, sans limites ? Un corps sans organes. Il faut en finir avec le jugement de Dieu — c’est-à-dire avec le démiurge, avec ce principe abstrait qui fabrique et maintient la réalité qui nous enferme. Détruire cette entité mentale, ce bloc de bêtise collective qui nous conditionne, devient un acte de résistance pure contre l’ordre établi.
Ouvrir une telle brèche, c’est rendre possible une autre manière de voir, de penser, d’être — une sortie hors du monde formaté. Pour Artaud, devenir un ‘‘résistant de l’esprit’’ n’est ni une posture ni un slogan, mais un mode de vie : un chemin initiatique où l’adepte, porté par une forme de fanatisme intérieur, accepte d’avance sa destinée de martyr et de vaincu. Ce sacrifice personnel n’a pas pour fin la gloire ni la victoire, mais l’effondrement des édifices mentaux d’une société malade.
Dès lors, le surréalisme d’Artaud devient une arme, une machine de déconditionnement. Dans Manifeste pour un théâtre avorté, il lance sans détour : « Il y a des bombes à mettre quelque part, mais à la base de la plupart des habitudes de la pensée présente, européenne ou non. De ces habitudes, Messieurs les Surréalistes sont atteints beaucoup plus que moi, je vous assure, et leur respect de certains fétiches faits hommes, et leur agenouillement devant le Communisme, en est la preuve la meilleure. »
La libération de l’esprit et le déconditionnement de l’être n’ont donc rien à voir ni avec le désordre confus ni avec les mirages destinés aux crédules. Ils se situent à l’exact opposé des élucubrations de Raël qui, aussi délirant soit-il, demeure prisonnier jusqu’à l’os de ses propres vices — l’argent, le pouvoir, la possession, le sexe réduit à un commerce de chair. Ce gourou n’est qu’un symptôme parmi d’autres : le reflet grotesque d’un monde entier qui s’abandonne à ses chaînes en croyant y trouver le salut. C’est contre cette torpeur, contre cette abdication générale, qu’il faut crier, trancher, déchirer — afin de rouvrir un passage vers une pensée véritablement vivante.
La ligne de rupture : Artaud après l’Irlande, entre gnose et démesure
À partir de l’Irlande, la ligne de fracture devient nette. Antonin Artaud adopte une attitude que l’on pourrait qualifier de shivaïte : une position pour laquelle rien, dans l’ordre existant, ne mérite d’être sauvé. À l’inverse, une attitude vishnouite— celle de Albert Camus — cherche à préserver, à réparer, à améliorer le monde pour le rendre plus habitable et plus humain. Artaud n’est pas un humaniste ; pourtant, il nous touche profondément, parce que l’exposition radicale de sa souffrance rend perceptible celle de tous les autres.
À cette époque, Artaud perd tout espoir en l’humanité. Plus rien, à ses yeux, ne mérite d’être sauvé. Il devient alors une autre sorte de gnostique au sens le plus fanatique : la réalité n’est qu’un voile, une illusion, une construction de l’esprit. Nous fabriquons notre propre monde, mais, envoûtés et conditionnés depuis ‘‘neuf éternités’’, nous restons enfermés dans une matrice qui amoindrit nos forces, restreint notre perception et nous éloigne de notre véritable puissance d’être.
Faut-il alors imaginer qu’Artaud aurait pu mener jusqu’au bout le surréalisme de André Breton, au point de sortir dans la rue et de tirer aveuglément sur la foule, à la manière de Jacques Vaché ? Personnellement, j’en doute. Mais au regard du fanatisme et de l’obsession qu’Artaud manifeste en Irlande pour mettre en acte ses idées dites révolutionnaires — provocation ou non —, je ne lui offrirais certainement pas un revolver pour son anniversaire.
Dès lors, une question devient inévitable : quelle valeur la vie humaine peut-elle encore avoir aux yeux d’Artaud ? Lui qui, durant la Seconde Guerre mondiale, a tout vu, tout traversé, comment pourrait-il accorder à l’homme une dignité intacte ? Comment lui faire une confiance aveugle lorsque, à plusieurs reprises, il tient des propos d’une violence extrême — comme le rapporte le Journal de Jacques Prével ?
Artaud raconte : « J’étais dans le métro cet après-midi. J’ai eu envie de tuer quelqu’un. Il y a eu une guerre, et après cette guerre qui a tué treize millions d’hommes, estropié des milliers d’autres, quand je vois ces hommes et ces poules dans le métro avec leurs mamelles pendantes et tout ce monde qui se gave, j’ai envie de tuer quelqu’un. Je le ferai à un moment où il n’y aura ni police, ni armée. » Ou encore : « Moi je ne supporte plus personne. Je vais prendre un couteau et un marteau et je vais cogner sur n’importe qui. Je veux avoir seulement de l’opium et de la boustifaille (…) Qu’est-ce que j’ai à foutre de ces gens ? » Et enfin : « Il y aura sept à huit cents millions d’êtres à anéantir, qu’est-ce que c’est sur trois ou quatre milliards qui vivent sur la terre. La plupart des êtres passent leur vie à ne rien faire, à pomper la vie d’autres êtres, s’emparer de leur conscience. »
Ces phrases ne peuvent être minimisées. Elles marquent un point de non-retour : celui où la révolte, coupée de toute mesure, bascule dans une vision du monde où la destruction n’est plus un moyen de libération, mais une tentation totale. C’est précisément là que se joue la séparation irréconciliable entre Artaud et Camus — entre la gnose radicale et l’humanisme tragique, entre l’anéantissement du monde et la volonté obstinée de le maintenir vivable.
La vitalité dangereuse : Artaud, Nietzsche et la nécessité de la mesure
La voie qu’emprunte Antonin Artaud se présente comme un retour aux sources : un appel à un noyau d’énergie vitale que les systèmes sociaux ont progressivement étouffé. Mais cette vitalité n’est pas sans danger. Le déconditionnement qu’elle promet peut libérer — ou dévorer.
Friedrich Nietzsche l’avait clairement perçu : la volonté de puissance peut se renverser en folie de puissance. Albert Camus le rappelle dans L’Homme révolté, lorsqu’il décrit la pensée de Nietzsche comme une ‘‘explosion contenue’’, toujours menacée de démesure si elle n’est pas tenue par la lucidité.
L’histoire a montré jusqu’où peut conduire un vitalisme perverti : le nazisme n’a pas prolongé Nietzsche, il l’a caricaturé. Il ne s’agit pas d’un excès de vitalité, mais d’une vitalité arrachée à toute conscience, à toute responsabilité, à toute limite — réduite à une justification mécanique du meurtre.
Le même danger apparaît lorsque le déconditionnement vise la construction d’un ‘‘corps sans organes’’. À force d’ôter les formes — identité, visage, attaches — on risque l’effacement. Artaud le sait, mais juge le monde si malade que le risque mérite d’être pris. Le corps sans organes n’est pourtant pas une fin : il est un moyen, une plasticité permettant de se recomposer selon les situations. Nietzsche le formule avec précision : la liberté consiste à ‘‘danser avec ses chaînes’’.
Lorsqu’elle se coupe de son mouvement naturel, la vitalité devient : intensité sans orientation, force sans accord. Pour Camus, toute révolte authentique doit intégrer un principe de mesure ; sans cela, elle se retourne contre elle-même et sombre dans le nihilisme. « La révolte veut la liberté, mais refuse le crime. »
Mobiliser des forces transformatrices ne peut donc être un but en soi, seulement un moyen de se libérer. Briser les formes mortes est parfois nécessaire, mais la démesure conduit à la servitude. Adolf Hitler comme Héliogabale ont activé une énergie réelle, mais déracinée : rigidité idéologique et haine chez l’un, dispersion chaotique chez l’autre. Le même feu peut éclairer ou brûler.
C’est ici que se marque la fracture entre Antonin Artaud et Albert Camus. Là où Artaud veut tout risquer parce que ‘‘le monde est mauvais’’, Camus affirme que la liberté n’a de sens que si elle s’arrête avant de devenir négation de la vie. Dépasser les formes, oui ; abolir les limites vitales, non. C’est aussi ma position : reconnaître la force d’Artaud sans nier qu’un excès vital peut devenir fatal. Il reste du bon à défendre, et la vie mérite d’être protégée autant qu’intensifiée. À l’échelle cosmique, tout cela est peut-être négligeable ; mais à l’échelle de nos existences fragiles, nos décisions peuvent être irréversibles.
Artaud devient alors un homme qui n’a plus rien à perdre. Vivant l’insupportable, sa révolution ne peut être que sans retenue, sans stratégie, sans attaches. Condamné d’avance, il se moque des conséquences d’une vie qu’on a choisie pour lui. Cela ne signifie pas pour autant que la position d’Artaud doive être perçue comme un délire ou une posture incohérente, sous prétexte que je ne partage ni ses expériences de vie ni son rapport radical au monde. Sa pensée obéit à une logique rigoureuse — et c’est précisément pour cela qu’elle est dangereuse. Chez Artaud, détruire un monde en déclin n’est pas appeler le chaos, mais refuser un ordre épuisé. Son rejet radical du réel, dans les dernières années, tient moins à une doctrine qu’à l’impossibilité concrète de continuer à vivre dans ce monde. À la différence d’Arthur Rimbaud, il n’indique pas qu’une autre façon d’être est possible — mais que celle-ci est invivable.
Le paradoxe demeure : affirmer la mesure, c’est déjà limiter l’esprit. Toute éthique pose une frontière, et donc exerce un pouvoir. Artaud et Nietzsche y verraient un renoncement. Mais si cette limite protège l’humain, faut-il la rejeter ? Peut-être faut-il déplacer la question. Le problème n’est pas de poser des limites, mais de les poser au nom de systèmes fermés plutôt qu’au nom de principes simples. Un système exige la cohérence ; un principe exige la fidélité. Artaud le sait. Comme Icare, s’approcher du Soleil est dangereux. Mais dans un monde privé d’audace et de vie, quelques instants de vol valent parfois davantage qu’une existence entière passée dans le labyrinthe. Mieux vaut la brûlure de l’ascension que la lente asphyxie de l’enfermement. Artaud se tient désormais au-delà du bien et du mal.
Révolution de l’esprit : du pouvoir des hommes au pouvoir des principes
Comment une révolution de l’esprit éthique s’organise-t-elle concrètement ? En commençant par travailler sur nous-mêmes. Apprendre à reconnaître et à maîtriser nos vices de domination et de pouvoir, nos découragements, nos peurs, nos pulsions destructrices, nos dépendances, ainsi que notre manque de sensibilité et d’écoute envers autrui. Si chacun entreprend ce travail intérieur, le reste se mettra en place presque naturellement. C’est précisément cela qu’est une révolution radical éthique : rester fidèles à quelques principes simples et clairs — humanité, justice, liberté —, remettre notre ego à sa juste place, et apprendre à ne plus nourrir la bêtise dominante que nous avons nous-mêmes fabriquée par fainéantise de penser. Le jour où nous serons des millions à être un peu moins cons, cette immense tour en carton qu’on appelle ‘‘le système’’ s’écroulera d’elle-même. Sans violence. Sans effort. Par simple manque de public.
Pourquoi faire de grands principes nos souverains ? Parce que, contrairement à toute autre forme de pouvoir, ils ne sont ni fixes ni dogmatiques. L’essentiel est de rester souple. La souplesse permet de distinguer ce qui est juste et efficace ici et maintenant de ce qui ne l’est plus. Si, au lieu d’ériger de nouveaux dogmes — même animés des meilleures intentions — nous plaçons au centre quelques principes fondamentaux comme la liberté, l’égalité ou la dignité, alors ce sont eux qui règnent, et non des doctrines.
La liberté, dès lors, ne doit pas être un simple choix parmi des options prédéfinies, mais la capacité d’instituer du nouveau dans un monde qui n’y était pas préparé. Le problème des partis politiques et des dogmes religieux, même bien intentionnés, est leur rigidité : ils manquent de souplesse et ne savent pas s’adapter. La révolution de l’esprit exige au contraire une pensée mobile, capable de se remettre en question — non pour renier les principes, mais pour les réorienter au service du plus grand nombre.
Cessez de regarder le pouvoir : il se nourrit de vos yeux.
Qu’on soit de gauche ou de droite, la majorité des gens sur cette terre ont aujourd’hui le sentiment que des responsables politiques comme Nicolas Sarkozy ou Emmanuel Macron mentent, manipulent ou trahissent leurs engagements. Une question s’impose alors : pourquoi continuons-nous malgré tout à les regarder, à les commenter, à les nourrir ? Pourquoi leur offrir cette attention — positive ou négative — qui les maintient au centre de nos vies et, par ricochet, au centre du pouvoir ?
Baruch Spinoza l’avait formulé avec une lucidité implacable : nous ne cherchons pas ce qui est bon, mais ce qui flatte nos passions. Ces figures politiques deviennent ainsi des écrans sur lesquels nous projetons nos peurs, nos colères, nos jalousies, nos nostalgies. Elles nous rassurent simplement parce qu’elles sont là, qu’elles occupent l’espace, qu’elles donnent l’illusion d’un ordre stable auquel nous nous accrochons pour ne pas sombrer.
L’être humain n’est pas idiot. Même un enfant perçoit ce qui sonne juste et ce qui sonne faux. Mais il a peur. Peur de s’engager, de se tromper, de mal faire. Alors, pour ne pas assumer, il préfère la facilité laissant d’autres décider à sa place. Ce manque de courage, cette vitalité affaissée, ce réflexe d’évitement — ce doute qui ronge nos capacités — voilà ce qui façonne silencieusement le monde dans lequel nous vivons.
Nous choisissons presque toujours une imperfection connue plutôt que l’inconnu qui fait trembler. Ce n’est pas terrible, mais ça aurait pu être pire, se dit-on. C’est ainsi que certaines idéologies survivent. Renoncer à elles exigerait de renoncer à une part de nous-mêmes : à nos illusions, à notre confort mental, à nos habitudes. Alors on s’accroche — par fatigue, par paresse, par peur du vide. Et ce mécanisme universel nous a rendus, moi y compris, non pas plus bête, mais plus lâches, plus passifs, plus complaisants.
Ils sont combien à monopoliser la scène politique, médiatique et économique ? Trois cents ? Quatre cents ? Cinq cents ? Tout le monde sait que leurs priorités ne sont pas les nôtres. Alors pourquoi leur remettre nos colères, nos espoirs et surtout notre énergie vitale ? Cessons de leur offrir ce qu’ils désirent le plus : notre attention. Vivons comme s’ils n’existaient plus. C’est précisément ce qu’ils redoutent.
Couper la tête d’un roi n’a jamais fait une révolution. Cela ne fait qu’ajouter une cicatrice au monde. La véritable révolution consiste à ôter de nous-mêmes la notion de royauté : l’idée qu’il faudrait toujours un chef, un sauveur, un homme providentiel. Que ce soit mieux ou pire sans eux dépendra uniquement de nous. Pourquoi, sur des sujets qui nous concernent directement, aurions-nous plus confiance en eux qu’en nous-mêmes ?
Comme le crie l’enfant dans le conte, le roi est nu. Cessons de lui prêter des habits imaginaires par peur que le royaume s’effondre. Ce n’est pas le royaume qui tomberait, mais l’illusion qui le maintenait debout.
Il est temps de cesser de croire à une prince-cratie — le règne d’hommes chargés de garder les principes à notre place — et d’instaurer une principes-cratie : le règne des principes eux-mêmes. Non des individus qui les trahissent inévitablement au profit de leurs intérêts ou de leurs vices, mais des principes que nous aurons à protéger ensemble, à notre service.
Car lorsque les idées deviennent plus lourdes que les principes qu’elles devraient servir, le dogmatisme apparaît. Le dogmatisme engendre l’ignorance. L’ignorance nourrit la peur. La peur crée le trouble. Et le trouble alimente la haine et la violence. Les idées sont des forces : les sous-estimer, c’est s’y exposer.
Qu’est-ce qu’un pouvoir réellement guidé par des principes aujourd’hui ? Nous voyons des responsables politiques prendre, au nom de l’humanité, de la justice ou de la démocratie, des décisions qui contredisent ces valeurs mêmes. Ne serait-il pas plus sain de confier le pouvoir non à des individus, mais aux principes eux-mêmes — à l’humanité, à la justice, à la démocratie comme exigences non négociables ?
Au lieu de voter pour des personnes qui ne tiennent pas leurs promesses, votons pour les promesses elles-mêmes. Et si nous nous trompons, corrigeons-nous. Assumons enfin nos responsabilités au lieu de les déléguer.
Les principes ne sont pas des systèmes. Ce sont des lignes de force, des boussoles. Ils n’enferment pas l’esprit ; ils empêchent seulement les pires dérives. Ils ne dictent pas ce qu’il faut penser ; ils protègent ce qu’il ne faut pas détruire. Un système enferme. Un principe oriente. Être un homme de principe, ce n’est être attaché à aucune voie : c’est être prêt à remettre en cause les idées que l’on défend dès qu’elles trahissent les valeurs qu’elles prétendaient servir.
Penser plus justement n’est pas une posture radicale, mais une question de bon sens. Qu’on aime ou non Ronaldo, rien ne justifie des salaires de centaines de millions qu’il ne peut ni utiliser ni absorber, et qui finissent par le rendre lui-même dépressif, tandis que des êtres humains meurent de faim. Le problème n’est pas l’individu, mais l’état d’esprit collectif qui trouve cela normal, acceptable, banal. Ce n’est donc pas seulement un problème de redistribution, mais un problème de conscience. Personne ne nie que certaines figures médiatiques ou politiques aient travaillé pour en arriver là. La question est ailleurs : en quoi ont-elles réellement élevé l’humanité ? En quoi leur existence a-t-elle servi autre chose que le système qui les produit et les entretient ?
Le surréalisme, ce qu’il fut, ce que nous n’osons plus être
Aussi beau soit un feu, la flamme s’éteint, et ce qu’elle fut devient concept. Artaud n’y échappe pas : il est devenu une image. Une image qui inspire, oui, mais une image tout de même. Il s’est consumé en s’embrasant, et il ne reste qu’une lumière éteinte. Qu’allons-nous faire maintenant de ses cendres ?
Sa valeur ne dépend plus de ce qu’il fut, mais de la manière dont on s’en sert aujourd’hui. Si son œuvre ne sert plus qu’à faire grimper la cote des collectionneurs de tableaux ou de manuscrits, à quoi bon parler encore d’Artaud ? Si son message ne crée plus rien, s’il n’inspire pas, s’il ne se met pas au service des vivants, et si tout ce qu’il en reste est un marché, une signature, un prix, alors mieux vaut le laisser en paix plutôt que de le trahir dans les vitrines et les catalogues.
Nous nous contentons trop facilement de notre démocratie républicaine, simplement parce qu’ailleurs ce serait pire. Mais se mesurer au pire n’a jamais créé le meilleur. Pourquoi ne pas améliorer ce que nous avons, au lieu de nous cacher derrière la comparaison ? Et si, au fond, même un monde parfait était un monde mort — et si Artaud avait raison ?
Breton, comme moi, n’a jamais osé jouer le ‘‘grand jeu’’ d’Artaud. Par prudence. Par avarice. Par lucidité. Par peur de perdre ce que nous croyons posséder. Certes, nous vivons une vie plus tranquille, plus agréable, plus simple. Mais nous vivons aussi des expériences moins fortes, moins surréalistes. Nous avançons sous le regard des autres, enchaînés à nos habitudes, à notre confort matériel, à nos petites sécurités morales. Regardons la différence. En 1936, Artaud part chez les Tarahumaras sans un sou. Seul. Héroïnomane. À pied, à dos de mule. Il met sa vie en jeu. En 1945, Breton traverse l’Arizona et le Nouveau-Mexique en voiture, avec Elisa et des amis. Un voyage protégé. En 1947, Artaud part sur les îles Aran, sans identité, livré au chaos comme à un destin. Moi, en 2022, je marche sur les mêmes terres : un voyage magnifique, mais vécu depuis la réalité, celle d’un homme qui garde un pied dans le monde qu’il critique. Ce n’est pas la même découverte. Ce n’est pas la même perte. Ce n’est pas le même voyage.
Notre conformité, même drapée de discours révolutionnaires, n’est-elle pas déjà une reddition ? Peut-être sommes-nous les complices dociles d’un ordre que nous dénonçons, mais que nous n’avons jamais eu le courage d’affronter.
Je ne dis pas cela pour accuser Breton — c’est précisément pour cela que je me prends pour exemple. Mais si l’on parle de surréalité comme principe, il faut reconnaître ceci : la vision d’Artaud, sa manière de voyager, son rapport à la guerre, au danger, au réel, n’ont rien à voir avec les nôtres. Artaud n’a pas pensé le vertige : il l’a affronté.
Les mots, les symboles ont perdu de leur force. D’où ma déception face à l’exposition du Centre Pompidou, consacrée l’an dernier au surréalisme : Artaud, l’une des forces les plus brûlantes du mouvement, n’y apparaît pas. Pas une salle. Pas une trace.
Pendant ce temps, une pièce entière glorifie la prétendue découverte par André Breton des peuples hopi, navajo, zuni et apache.
Vous allez me dire : si c’est pour réduire Artaud à une machine à sous, pour exposer ses œuvres afin de flatter quelques collectionneurs et faire grimper la cote de leurs pièces, ce n’est peut-être pas plus mal que ça. Encore une fois, je ne critique pas ceux qui utilisent son nom pour se faire connaître ou gagner de l’argent. Qui sait ? Un jour peut-être — pour diffuser un peu son message ou mettre un peu plus de beurre dans mes haricots — je proposerai moi aussi une comédie musicale autour d’Artaud. ARTAUD ! The Musical of Cruelty — The Mad Prophet of Broadway ! Mais j’essaierai au moins de le faire bien. De faire preuve d’un minimum d’investissement, d’inventivité. Parce qu’au fond, ce qui compte, ce n’est pas ce que l’on fait : c’est l’intention, l’attitude, la passion qu’on y met, la conscience de la raison pour laquelle on le fait.
Surréalisme et Artaud ne sont que des mots ; c’est l’efficacité avec laquelle on les utilise qui leur donne une valeur. Cependant, même réduits à leur simple signification, Artaud et le surréalisme conservent, par leur histoire et par l’énergie de ceux qui les ont incarnés, le pouvoir de réveiller des rêves. Ce qui me désole, ce n’est pas qu’on les ‘‘respecte’’ ou non — de toute façon, quoi que nous fassions, nous les trahirons toujours un peu. Ce qui me peine vraiment, c’est le manque d’ambition face à l’immense potentiel contenu dans ces mots : notre paresse diffuse, notre manque de curiosité, notre absence de volonté de dépassement. Cette indifférence tranquille qui traverse notre époque.
L’exposition sur le surréalisme au Centre Pompidou en a donné une démonstration éclatante. Avec ou sans Artaud, imaginez ce qu’aurait pu être une exposition digne des cent ans du surréalisme : un choc artistique, philosophique, émotionnel. Un tremblement. Pourquoi ne pas avoir pris exemple sur les vraies expositions surréalistes de 1942, 1947, 1949 et 1965 ? À la place, nous avons eu un geste tiède, sans souffle, sans nouveauté, sans risque. Une nouvelle preuve de notre capacité stupéfiante à réduire des symboles d’une telle puissance — Artaud, le surréalisme, la révolte, l’inconscient — à presque rien.
Et le plus triste, c’est que même sans la moindre œuvre surréaliste, une exposition culottée, surprenante, audacieuse, marquante, aurait été infiniment plus fidèle à l’esprit originel du surréalisme. Il n’y a d’ailleurs rien à respecter dans le surréalisme, puisque ce n’était, au départ, guère plus qu’une bande de jeunes arrivistes — qui, à un moment de leur existence, ont été animés par le même feu que Rimbaud. S’ils nous ont marqués, ce n’est pas à cause de leurs œuvres en elles-mêmes, mais parce que ces œuvres, à un moment de l’histoire, ont reflété leur rage, leur besoin de dépassement, leur soif d’exister et de changer la vie et le monde.
Le surréalisme fut autrefois un mot qui ouvrait des possibles. On en a fait un concept, puis une étiquette qui conditionne, un garde-fou devenu garde-ordre. L’art, qui par essence ne doit obéir à rien ni à personne, se retrouve au service d’institutions qui le transforment en logo ou en marchandise.
Le véritable surréalisme d’Antonin Artaud « est une affaire d’individu » (I, 73), car il révèle la vérité que nous portons dans les tripes. Si cette vérité, inconcevable pour la logique ordinaire, est mise au service d’une idéologie de masse, elle perd aussitôt sa force. La révolte surréaliste n’est pas rationnelle : elle naît d’un sentiment profond, d’une logique instinctive de la nature qui, comme notre système immunitaire, cherche à rééquilibrer ce qui ne va pas. Pour Artaud, c’est en transformant individuellement l’état d’esprit des êtres que les sociétés, à leur tour, pourront changer.
Comprendre l’histoire du surréalisme, ce qu’il a été, ce qu’il aurait pu devenir et ce à quoi nous l’avons réduit, c’est accepter de se regarder dans un miroir brutal. Sans fard. Sans excuses. Nous y apparaissons nus, endormis, hypnotisés par nos écrans, renonçant à nos forces et à nos possibles. Cette image dérange, mais elle expose nos renoncements. Et c’est peut-être là le seul chemin pour comprendre, changer et cesser de reproduire les mêmes erreurs.
Dans ces temps déments, saturés de menaces, de nationalismes rances et de faux prophètes, l’incertitude devient une arme. C’est là, précisément, que nous pouvons briser nos réflexes suicidaires, exiger une révolution de l’esprit guidée par des principes libertaires et humanitaires, nous réanimer, reprendre prise et commencer — enfin — à reconstruire un monde meilleur.
Pour en finir avec notre morosité de l’esprit
Dans son magnifique ouvrage Tu m’a donné de la crasse et j’en ai fait de l’or Pacôme Thieillement écrit : « Le boycott, c’est le seul geste politique qui ne produit aucune ombre et qui ne se transforme pas en son contraire. On l’a vu pour l’Afrique du Sud : c’est le geste qui a mis fin à l’apartheid. On le voit avec la Palestine : la campagne BDS est le seul geste politique qui fasse vraiment peur au gouvernement israélien. Nous devons boycotter impérativement tout ce qui nuit à la planète comme à notre moral. Nous devons boycotter la nourriture empoisonnée et les empoisonneurs de l’esprit. Le boycott est le cadeau que nous leur ferons. (…) Si on arrête de dépenser, il meurt de faim. La nourriture des médias, c’est le fait d’être consultés. Si on arrête de les consulter, ils meurent de tristesse. La nourriture des intellectuels merdiques et des chroniqueurs, c’est le « buzz ». Nous n’arriverons jamais à faire la révolution si nous ne boycottons pas définitivement la télévision. Intégralement, sans exception, sans besoin d’explication et pour toujours : comme on arrête la viande. ».
Mais Pacôme laisse entendre, dans ce livre, que cette révolution, si elle veut durer, ne peut se construire sur le manque. Elle appelle une transformation de l’espace vécu : non une morale du renoncement, mais une élévation sensible du rapport au monde. La véritable révolution passe ainsi par un déplacement du désir. Il ne s’agit pas de dire « non » plus fort, mais de dire « oui » ailleurs : ouvrir des espaces de vie plus attentifs, plus joyeux, plus incarnés — et laisser le reste tomber, presque sans effort.
Notre époque déborde d’images, de discours, d’alertes morales. Elle parle sans cesse — et respire de moins en moins. Les opinions saturent l’espace, la pensée se raidit. Tout devient urgent, catégorique, fermé. Le risque est là : prendre la dureté pour de la lucidité, la crispation pour de l’engagement, l’ascèse pour la radicalité. Or une révolution de l’esprit ne se décrète pas. Elle ne contraint pas. Elle surgit quand quelque chose s’ouvre.
Si le boycott est une solution, il ne faut pas pour autant tomber dans le piège de l’absolutisme. Non parce que ces stratégies seraient injustes, mais parce que, privées de liberté individuelle, elles fabriquent presque toujours du manque — et le manque appelle la compensation. On peut éteindre un écran par discipline ; il se rallumera dès que la fatigue reviendra. Mais lorsqu’une expérience est véritablement vivante, l’écran s’éteint de lui-même. Non par morale, mais par désintérêt.
On cesse de nourrir ce qui nous vide quand on retrouve ce qui nous met en mouvement. On se détache de ce qui nous appauvrit quand on habite des lieux, des gestes, des relations qui nous rendent pleinement vivants.
Car toute insuffisance — intellectuelle, sensible ou vitale — qui renonce à rendre le monde plus habitable ne se contente pas d’échouer : elle se transforme en ressentiment. Méfions-nous de la grisaille mentale entretenue par certaines figures médiatiques. À cette fermeture, n’opposons ni la haine ni l’exclusion, mais une intensification de la vie : plus de générosité, plus de lucidité, plus d’humanité, plus de fraternité, plus de respect de soi, plus de goût pour l’existence. Face à la bêtise refermée sur elle-même, l’ouverture demeure l’arme la plus tranchante.
Il en va de même dans notre rapport au vivant, aux animaux, à la planète. Les interdits produisent de l’obéissance ou de la révolte — rarement une métamorphose. Une relation plus sensible, plus aimante, plus incarnée, en revanche, engendre des choix justes. Non comme des sacrifices, mais comme des évidences.
Dans des esprits normalement constitués, la guerre n’est pas une option : elle est une aliénation, car elle s’oppose aux bonheurs collectifs, qui devraient être notre seule boussole. Elle surgit lorsque la pensée se fige, lorsque la peur remplace la lucidité, lorsque le vide intérieur cherche à se compenser par la domination ou la destruction. Là où la vie circule, la guerre perd son alibi.
Ce déplacement est décisif. Il engage une responsabilité à la fois intime et collective. Tant que nous chercherons à corriger le monde par la contrainte, nous n’ajouterons qu’une violence supplémentaire à la violence existante. Tant que nous confondrons privation et conscience, nous ne ferons que reconduire, sous des formes inversées, les mêmes logiques de domination.
À l’inverse, une élévation réelle de notre rapport au monde — plus exigeante, plus vivante, plus joyeuse aussi — agit directement à la racine des mécanismes de peur et de haine. Là où la vie recommence à circuler, la guerre perd son alibi, et la bêtise son pouvoir de nuisance.
La question qui s’impose désormais est simple et redoutable à la fois : que faire ? Comment commencer ?
Déconditionnons-nous en osant enfin faire ce qui nous plaît : ce dont nous avons envie, ce que nous savons capable de nous rendre heureux, mais que nous jugeons — à tort — déraisonnable.
Comme l’écrit Pacôme Thiellement dans Tu m’as donné de la crasse et j’en ai fait de l’or : « Toutes les politiques d’émancipation commencent par des actes invraisemblables, aberrants. Toutes les politiques d’émancipation commencent par des hommes et des femmes qui veulent être libres. Ils ne savent pas encore comment faire mais ils le veulent et c’est largement suffisant pour commencer. C’est la puissance du refus initial qu’il faut trouver en soi. Si notre refus est vraiment fort et notre création vraiment originale, le reste du monde sera obligé de s’adapter. La vie, c’est nous. La richesse, c’est nous. La puissance, c’est nous. Le cœur du monde, ce ne sont pas les chefs d’État ni les multimilliardaires. Ça ne l’a jamais été. Ils sont à peine les seconds couteaux de cette histoire… Le cœur du monde, c’est nous. Nous sommes le personnage principal de l’histoire et, quand bien même notre exemple n’aura « contaminé » personne (comme dirait Fourier), nous aurons vécu heureux, et en accord avec nos principes. Rien que ça, c’est une victoire absolue contre le Démiurge et son monde de mort. »
