Uta de Naumburg et Antonin Artaud : la dame de pierre qui a traversé les siècles

Le 1ᵉʳ septembre 1935, La Nouvelle Revue Française publie, sous la plume d’Antonin Artaud, une chronique singulière intitulée L’Église de Naumburg (album par Walter Hege et Wilhelm Pinder). L’écrivain y revient sur un ouvrage qui, dix ans plus tôt, avait marqué les esprits : Der Naumburger Dom und seine Bildwerke, paru à Berlin en 1925 chez Deutscher Kunstverlag.

« L’album de MM. Hege et Pinder nous révèle une statuaire sublime et peu connue. On ne peut douter, après l’avoir feuilleté, que l’église de Naumburg, près de Weimar, ne contienne quelques-unes des figures sculptées les plus dramatiques du Moyen Âge, et dont la vue nous laisse dans l’âme du crâne un souvenir aussi vivace et plus obsédant qu’un antique remords. » Antonin Artaud, L’Église de Naumburg, NRF, 1ᵉʳ septembre 1935

Ce grand livre d’art (23,5 × 31 cm) frappe autant par son élégance que par son ambition. Il réunit les photographies puissantes et expressives de Walter Hege et le texte érudit de l’historien de l’art Wilhelm Pinder. L’impression est soignée — réalisée à Magdebourg par A. Wohlfeld —, la reliure confiée à Georg Schäfer et la conception graphique signée Ernst Böhm. L’album compte 52 pages accompagnées de 18 illustrations et d’un cahier iconographique de 87 photographies en deux tons. Plus qu’un simple catalogue, il s’impose rapidement comme un hommage vibrant à la cathédrale gothique de Naumburg et à ses sculptures, notamment la mystérieuse et fascinante Uta von Ballenstedt, devenue au fil du temps l’icône de ce lieu.

Le public ne s’y trompe pas : l’ouvrage, réédité à neuf reprises jusqu’en 1952, atteint près de 40 000 exemplaires vendus — un succès considérable pour un livre d’art. Mais c’est à travers la sensibilité d’Antonin Artaud qu’il prend une dimension singulière. Devant les figures sculptées du chœur occidental, Artaud ne se contente pas d’une admiration esthétique ; il cherche à exprimer la secousse intérieure qu’elles provoquent.

« Certes, l’album contient des photos où les visages s’orientent, et dont la lumière parle seule déjà. Et ces photos tirent les visages dans leur propre acuité. Mais il y a en plus sous cette verrerie, sous cette matière spiritualisée et qui depuis si longtemps n’a pu s’arrêter de vivre, une sorte de force en suspens qui bout comme sous une peau, ou sous un immense paysage, et jaillit claire tout comme un élan du cœur ; l’amour et toute la tendresse humaine se pressent pour nous oppresser devant ces visages où le style, la clarté, une grandeur simple semblent nourris en dessous par une sorte de vibration douce, par un dynamisme qui brûle à feux tempérés. D’ailleurs toute vraie beauté est proprement indescriptible ; on peut devant ces têtes parler de style ; on peut parler d’humanité, de grandeur, de simplicité, on peut parler de vérité, de réalisme. Mais cela est à dire aussi de toute la statuaire de l’époque. Mais celle-ci est unique et ne se peut confondre. Et je cherche dans les profondeurs de mon inconscient quelque chose qui puisse me permettre de dire en quoi au milieu d’une statuaire unique, ces statues à leur tour sont uniques et ne ressemblent véritablement à rien. » (Antonin Artaud, L’Église de Naumburg, NRF, 1ᵉʳ septembre 1935)

Dans ces lignes, Artaud saisit ce qui échappe aux simples catégories stylistiques : la vie intérieure des statues. Uta, avec son visage à la fois serein et mystérieux, ne se limite pas à la beauté gothique ; elle dégage une présence humaine insaisissable, un mélange de fierté et de mélancolie qui traverse les siècles. Artaud parle ‘‘d’une force en suspens’’ et ‘‘d’un dynamisme qui brûle à feux tempérés’’ : il devine, derrière la pierre, une vibration qui rejoint le cœur humain.

Uta de Naumburg, la dame de pierre devenue icône

Dans les années 1920, le photographe allemand Walter Hege (1893-1955), originaire de Naumburg, réalisa une série de clichés saisissants de la statue médiévale d’Uta, mystérieuse figure de la cathédrale de sa ville natale. Par un jeu subtil de lumière et d’angles, il révéla la puissance silencieuse de ce visage de pierre. Le succès fut immédiat : ces images circulèrent largement, ornaient les chambres de nombreuses jeunes filles et contribuèrent à populariser le prénom Uta. En 1930, à propos de l’Acropole, Walter Hege écrivait : « Un édifice a de nombreux visages. Mais lequel est éternel ? » Cette question résume aussi sa recherche autour d’Uta.

Une rumeur persistante veut que Walt Disney se soit inspiré de ce visage grave et aristocratique pour dessiner la marâtre de Blanche-Neige (1937). La filiation directe n’a jamais été prouvée, mais la ressemblance frappante a suffi à nourrir la légende et à inscrire Uta dans l’imaginaire collectif bien au-delà des cercles d’historiens de l’art.

La statue d’Uta appartient aux douze Stifterfiguren, statues de mécènes sculptées vers le milieu du XIIIᵉ siècle pour orner le chœur occidental de la cathédrale de Naumburg. C’est une innovation majeure pour l’époque : pour la première fois, dans un grand édifice gothique, des laïcs — nobles donateurs et protecteurs de l’église — apparaissent aux côtés des figures sacrées. Ces sculptures grandeur nature étaient autrefois richement polychromes ; il n’en subsiste aujourd’hui que de discrètes traces. Uta, taillée dans le grès local, mesure environ 1,80 m. Elle se tient droite, manteau relevé jusqu’au menton comme pour se protéger d’un vent invisible ; son visage, à la fois sévère et mélancolique, se détourne légèrement. Ce mélange de noblesse et de réserve contribue à son aura mystérieuse.

Traditionnellement, on identifie cette figure à Uta von Ballenstedt (vers 1000-1046), épouse du margrave Ekkehard II de Meissen. Issue d’une puissante famille liée à la cour impériale, elle épousa Ekkehard dans un mariage d’alliance politique. Sans héritiers, elle légua à sa mort une partie de ses biens à l’abbaye de Gernrode, où sa sœur était abbesse. Mais les sources historiques sont rares et aucun portrait d’elle n’a survécu ; les sculpteurs de Naumburg, vers 1243, ont donc inventé ses traits, créant un visage qui, sans être fidèle, est devenu plus vivant que bien des portraits authentiques.

La renommée d’Uta au XXᵉ siècle doit beaucoup à l’ouvrage Der Naumburger Dom und seine Bildwerke, mais aussi malheureusement à son instrumentalisation par l’idéologie nazie. Dans l’esprit völkisch de son temps, Wilhelm Pinder y signa un essai exalté, nourri de mythes identitaires allemands. Cette charge idéologique ternira par la suite l’image du travail de Walter Hege : dès les années 1930, ses photographies — même celles réalisées indépendamment de Pinder — furent reprises par la propagande nationaliste et raciste, sans qu’il paraisse s’y opposer. Sous le régime nazi, Uta devint ainsi l’archétype d’une féminité noble et prétendument « aryenne », opposée à l’« art dégénéré » condamné par les autorités.

Après 1945, cette récupération idéologique s’est effacée, mais l’aura de la statue est restée intacte. En 2018, la cathédrale de Naumburg et son ensemble sculpté, dont Uta, ont été inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, consacrant leur valeur historique et artistique. La fascination qu’exerce la figure dépasse largement les spécialistes : Umberto Eco confiait qu’il rêverait de dîner avec elle s’il pouvait choisir un personnage de l’histoire de l’art — signe que ce visage imaginaire est devenu une présence presque réelle.

Uta de Naumburg incarne un paradoxe rare : presque invisible dans l’histoire vérifiable, elle est devenue l’un des visages les plus célèbres du Moyen Âge. Ni portrait fidèle ni simple effigie, elle concentre la beauté gothique, la mémoire de la noblesse médiévale et la puissance intemporelle de l’art. Grâce à la photographie, au cinéma et à la fascination qu’elle inspire encore, cette dame de pierre a franchi les siècles pour devenir une icône culturelle universelle


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