
L’exposition Chaosmose, présentée du 16 octobre 1924 au 3 février 1925 au Centre Pompidou, nous plonge, à travers le choix des œuvres exposées, au cœur palpitant de l’esprit subversif du surréalisme. En réunissant les pièces du fonds de dotation Jean-Jacques Lebel et celles de la collection du Centre Pompidou, elle transcende les frontières classiques de l’art pour offrir une expérience qui, bien qu’inscrite dans un cadre institutionnel, exposée à un public mondain et limitée à une présentation de tableaux, parvient, grâce à la puissance des œuvres, à s’approcher davantage de l’essence même du surréalisme que l’exposition officielle célébrant les 100 ans du mouvement, tenue en parallèle dans le même musée. Cette dernière, bien que voisine, est restée plus discrète, presque confidentielle.

Dès l’entrée, le visiteur est frappé par trois œuvres majeures d’Antonin Artaud : l’imposant Portrait de Jacques Prevel, La Folie, étude de personnage (1946) et La Machine de l’être ou Dessin à regarder de traviole (1946). À leurs côtés, on découvre Le Serpent (L’Œuf dans l’église) d’André Breton, un portrait de ce dernier par Max Ernst, un cadavre exquis réalisé par André Breton, Paul Éluard et Valentine Hugo, ainsi que La Sainte Vierge de Francis Picabia. Le célèbre tract surréaliste Ne visitez pas l’Exposition coloniale est également exposé. Artaud, cependant, n’a pas suivi cette consigne : il a visité l’exposition, une expérience marquante qui influencera la rédaction de son célèbre article sur le théâtre balinais.
Tout au long du parcours, les œuvres prennent des formes imprévues : les dessins mescaliniens de Henri Michaux explosent sous l’effet de visions hallucinées, tandis que les créations de Leonora Carrington, William S. Burroughs, Marcel Duchamp, Man Ray, Georges Ribemont-Dessaignes, Nusch Éluard et Tristan Tzara viennent enrichir ce paysage chaotique et dense.
Le concept de « chaosmose », qui donne son titre et son fil conducteur à l’exposition, est inspiré des théories de Félix Guattari. Il désigne un espace où ordre et désordre fusionnent pour produire une créativité continue. Ce n’est pas un chaos stérile, mais un désordre fertile, proche de la notion du « corps sans organes » d’Artaud : une énergie brute qui pousse les artistes à se réinventer sans cesse. Ici, tout est mouvement, métamorphose, et rien ne demeure inerte. Contrairement à l’exposition officielle, parfois perçue comme un hommage figé et institutionnel, Chaosmose respire une vitalité brute, un souffle qui rappelle la révolte permanente des surréalistes.
En définitive, Chaosmose dépasse la simple rétrospective : c’est une invitation à plonger dans les méandres du surréalisme, à explorer ce chaos créateur niché au plus profond de l’être humain.


