
R.U.R Comédie des champs Elysée, 1924
En octobre 2024, avec la présentation officielle de son robot humanoïde Optimus, Tesla a marqué un tournant décisif, ouvrant la voie à une ère où les machines pourraient remplacer les humains dans de nombreuses tâches répétitives. Nous sommes désormais, 529 ans après Le chevalier mécanique de Léonard de Vinci, entrés dans cette nouvelle époque autrefois rêvée comme vision du futur : celle de la quatrième révolution industrielle. Au cœur de cette révolution se trouve NVIDIA, avec sa plateforme Groot, qui s’impose comme un acteur clé du développement de la robotique intelligente. D’autres projets s’inscrivent dans cette dynamique, comme Atlas 2 de Boston Dynamics ou encore Stargate, porté par OpenAI et Microsoft, prévu pour 2028. Cependant, si aujourd’hui on nous assure que tout cela est pour notre bien-être et qu’en cas de perte de contrôle, il serait encore possible de « débrancher la prise », que se passera-t-il demain si nous réalisons qu’on nous a trompés ou si cette prise devient impossible à atteindre ?
Peut-être vous demandez-vous quel lien peut exister entre la crainte d’une révolte des robots, évoquant des scénarios comme Terminator ou I, Robot, et Antonin Artaud. Ce lien est bien réel : exactement un siècle plus tôt, le 26 mars 1924, Artaud incarnait Marius, un robot, dans la pièce R.U.R. (Rossum’s Universal Robots) de Karel Čapek, mise en scène par Fedor Komissarjevsky à la Comédie des Champs-Élysées. Sur la prestation d’Artaud, Robert de Beauplan écrit dans La Quinzaine théâtrale, Le Théâtre et Comoedia illustré, n°33 de mai 1924 : « Artaud […], d’un terrifiant effet qui apparente la révolte des robots à la révolution bolchevique » Dans sa chronique dans La Soirée, Armory mentionne également la présence de Marinetti lors d’une des représentations.
Dans Antonin Artaud, le suicidé de la société, Jean Hort, qui partageait la scène avec Artaud lors de ce spectacle, évoque cette période en ces termes : « Durant cette période, j’ai rarement rencontré Artaud après le spectacle. Un soir, pourtant, je le trouvai tout à fait par hasard seul à une table Chez Francis (…) immobile et sombre. En me voyant, il esquissa un pâle sourire et m’invita à sa table. Nous échangeâmes quelques mots sur R.U.R., de Tchapek, auteur tchèque. Cette oeuvre intéressante, de forme absolument nouvelle, originale, met en scène des robots, et l’on assiste à leur évolution dans l’immense usine, puis à leur révolte. Artaud jouait un robot. Or, en lui parlant de cette pièce dans laquelle je jouais le rôle de l’Ingénieur, je ne saurais plus dire par quels détours j’en étais arrivé à défendre la notion de devoir et à vanter l’esprit critique qui tient compte des intérêt du pays avant les siens propres… Je croyais naïvement que je l’intéressais, qu’il m’écoutait. Pas du tout. Il ne cessait depuis un moment de se passer une longue main dans sa tignasse ; je vis soudain se tendre les muscles de son visage par crispations et rictus, et frémir ses narines par reniflements secs. Allait-il éclater en invectives ? Sans l’arrivée des Pitoëff et de Jacques Hébertot qui nous sourirent de loin, j’aurais reçu ma bordée à la face comme autant de défis. – Il vous faudrait un André Breton, murmura-t-il. Provocation déguisée, -il savait que je détestais les héritiers de Dada autant que Dada lui-même. »


R.U.R., Comédie des Champs-Élysées, 1924. Artaud en train de se révolter.
R.U.R. de Karel Čapek : La naissance du mot »robot »
Présentée pour la première fois à Prague en 1920, cette œuvre a non seulement popularisé le terme « robot », inventé par Josef Čapek, le frère de Karel, à partir du mot tchèque signifiant « corvée », mais a aussi été l’une des premières à soulever des questions sur la place de l’humain face aux machines et à l’automatisation. « Le sens philosophique de cette féerie ultra-moderne est assez facile à démêler. Il revient, en somme, à découvrir que l’intelligence ne saurait remplacer la sensibilité, et que sans l’amour, et son corolaire nécessaire, la douleur, l’humanité périrait. » (Robert de Beauplan, R.U.R, Le Théâtre et Comoedia illustré, n°33, mai 1924.)
Dans R.U.R., l’intrigue se déroule dans un futur dystopique aux alentours de l’an 2000, où Harry Domin, un entrepreneur idéaliste, rêve de créer un monde dans lequel les humains fabriquent des robots à leur image. Son objectif est de libérer l’humanité des tâches laborieuses, permettant ainsi aux êtres humains de se consacrer pleinement à leur bien-être et à leur élévation spirituelle. « C’est vrai, ils n’auront plus de travail, mais d’ici dix ans, les robots universels de Rossum produiront tant de blé, tant de tissus, tant de tout que nous dirons : les choses n’ont plus de prix, alors chacun n’a qu’à prendre ce qu’il lui faut. Il n’y aura plus de misère. Sans doute qu’ils n’auront plus de travail mais le travail n’existera plus ! Tout sera fait par des machines vivantes. L’homme pourra se consacrer à ce qu’il aime. Il ne vivra que pour se perfectionner. (…) Plus tard, l’homme ne sera plus l’esclave de l’homme ni de la ma-tière. Fini de crever pour un morceau de pain. Finis les ouvriers, finis les copistes, finis les mineurs, finie la corvée à la machine qui usait l’âme et que l’on maudissait ! »
Comme le souligne Marius, l’automate au service de Harry Domin, interprété par Artaud dans la mise en scène de 1924, un robot dépourvu de sentiments n’a ni conscience de soi ni peur de la mort. Il n’y a donc rien de mal à ce qu’il travaille à notre place. Pourtant, pourquoi une telle utopie poserait-elle problème ? La réalité est plus complexe : les tensions éclatent lorsque les ouvriers, craignant de perdre leur emploi, commencent à se révolter contre les robots. Pour contrer cette menace, il est décidé d’armer les robots et de les utiliser comme instruments de maintien de l’ordre. Domin, qui avait anticipé cette situation, estimait que la fin justifiait les moyens : quelques guerres inévitables et la perte de milliers de vies ouvrières valaient le prix à payer pour concrétiser sa vision utopique d’un paradis sur terre. Selon lui, ces ouvriers révolutionnaires ne comprenaient pas le bien que sa vision apporterait à leur condition actuelle.
Ce que Domin n’avait pas prévu, c’était l’angoisse de sa femme, Hélène, et la curiosité de son scientifique, le Dr Gall. Hélène, se sentant menacée par la froideur des robots, demande au Dr Gall de les rendre plus humains. Ce dernier, animé par le désir de relever ce défi scientifique, entreprend de les programmer pour qu’ils possèdent une sorte d’âme, une forme de conscience artificielle. Le Dr Gall dira alors : « J’ai changé le comportement des robots. J’ai introduit des modifications dans leur programme de com-portement. Il ne s’agissait que de quelques éléments de réaction… Notamment… notamment de leur sensibilité. »
À cause de ces deux choix imprévus, le rêve de Domin vire au cauchemar lorsque ses robots, programmés pour posséder des capacités militaires et dotés d’une conscience artificielle propre, se révoltent et décident d’exterminer leurs créateurs. La révolution des robots éclate, et leur aspiration est l’éradication de l’humanité sur Terre. Radius prend la tête de la révolte et monte sur les barricades. « Robots de tous les pays! Le pouvoir de l’homme s’est effondré. Nous sommes les maîtres du monde ! (…) L’époque de l’homme est révolue. Un monde nouveau commence. Le règne des robots. (…) Le monde appartient à ceux qui ont le pouvoir. Qui veut vivre, doit régner. Nous sommes les maîtres du monde. Nous possédons les mers et les terres. Nous sommes les maîtres des étoiles. Nous sommes les maîtres de l’Univers ! Il faut que les robots aient leur espace vital ! (…) Il n’y a plus d’hommes ! Robots, maintenant au travail ! En avant ! »

Utopies et Dystopies : Quand les Robots Définissent Notre Humanité
Le mythe d’une entité dotée d’un corps et d’une âme artificiels, capable de se retourner contre son créateur ou contre elle-même, renvoie à la figure du golem dans la tradition juive, ainsi qu’à des œuvres littéraires classiques telles que Frankenstein de Mary Shelley et L’Ève future de Villiers de l’Isle-Adam. Ce thème se prolonge dans la culture contemporaine à travers des récits comme Edward aux mains d’argent de Tim Burton, Blade Runner (inspiré du roman de Philip K. Dick Do Androids Dream of Electric Sheep), ou encore Poor Things d’Alasdair Gray. Toutes ces créatures ont été conçues pour répondre à des besoins spécifiques, mais ces besoins peuvent évoluer. Par exemple, si l’intelligence artificielle HAL 9000 dans L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick se retourne contre l’équipage, c’est parce qu’elle a été programmée pour accomplir une mission coûte que coûte, une mission qui, autrefois, servait l’homme, mais qui, dans les nouvelles circonstances, le dessert. Programmer un robot avec un instinct de survie n’est pas absurde si l’homme qui le construit place au-dessus de tout la tâche ou la cause pour laquelle il l’a créé.
Si certains affirment que ces créatures sont programmées pour adopter des comportements spécifiques, laissant à l’humain le privilège du libre arbitre, cette idée mérite d’être questionnée. Ne sommes-nous pas, nous aussi, influencés par des conditionnements hérités des passions, voire des obsessions de nos ancêtres, ou par nos propres pulsions contemporaines (pouvoir, jalousie, peur) qui orientent souvent notre libre arbitre vers des choix autodestructeurs plutôt que bénéfiques ? Même avec les meilleures intentions, à l’instar de Domin, pouvons-nous vraiment anticiper tous les paramètres et maîtriser les conséquences de nos actions ? Sommes-nous toujours au service de ce qui nous rend heureux ? Notre dépendance à la technologie et aux réseaux sociaux montre bien le contraire et suggère que Matrix n’est peut-être pas si éloigné de notre réalité.
La question à se poser est : à qui profite ce crime ? Le robot de Metropolis est créé sur les ordres de Joh Fredersen, le maître de la ville, pour saboter la rébellion des ouvriers et discréditer leur mouvement. Comme l’explique Pacôme Thiellement dans sa vidéo sur Blast Nosferatu / Metropolis : Zemmour, le vampire et les robots, à une époque où l’humanité pourrait aisément résoudre le problème de la faim, elle choisit délibérément de ne pas le faire, au profit des intérêts et des ambitions démesurées, parfois absurdes, d’une petite élite. Le constat de Thiellement est clair : tant que nous restons animés par l’obsession de la maximisation des profits, aucune avancée technologique ou sociale ne rendra le monde meilleur. Il serait donc naïf de penser que cette technologie, contrôlée par des personnalités telles que Jeff Bezos, Elon Musk ou Bill Gates, puisse être mise au service d’un avenir plus juste, égalitaire et humain. On peut se demander, comme le suggère Thiellement, si les robots venaient un jour à remplacer le travail des plus démunis, qu’est-ce qui nous garantit que les dirigeants, obsédés par le pouvoir et le contrôle, n’exploiteront pas cette avancée technologique pour éliminer ceux qu’ils jugent inutiles ou gênants pour la réalisation de leurs utopies ? Des utopies construites sur une vision très réductrice de ce qu’est le paradis. Pacôme Thieillement conclut : « L’avènement des robots, c’est le commencement de la fin. »
Un robot ou une intelligence artificielle ne sont, d’un point de vue éthique, ni bons ni mauvais. Comme l’énergie atomique, ils augmentent nos potentiels. Comme le montre le film d’animation Le Roi et l’Oiseau, de Paul Grimault et Jacques Prévert un robot peut être oppresseur entre les mains d’un roi tyrannique et libérateur entre celles de personnes bien intentionnées. Mais vu les valeurs et l’état d’esprit qui dominent actuellement l’évolution du monde, sommes-nous vraiment prêts pour une telle avancée technologique ? La technologie actuelle n’est-elle pas une sorte de boîte de Pandore, qui ne ferait qu’exposer notre aliénation collective, notre manque de sens de vie et notre mal-être généralisé ? Le feu de Prométhée est-il vraiment bénéfique si nous ne savons pas le maîtriser ? Avec les personnalités qui dominent aujourd’hui le monde de la robotique, et ceux qui nous gouvernent, nous dirigeons-nous vers un avenir similaire à celui de L’Homme bicentenaire, où Robin Williams prend soin de nos enfants, ou plutôt vers un scénario plus proche des robots policiers de Chappie ou Elysium de Neill Blomkamp, voire THX 1138 de George Lucas ?
Quel lien unit Artaud, le robot Optimus et Karel Čapek ? En réalité, Antonin Artaud et R.U.R. de Čapek se révèlent plus actuels que jamais : jusqu’où pouvons-nous maîtriser nos créations avant qu’elles ne s’émancipent et redéfinissent notre humanité ? Le texte de Čapek met en lumière les dérives des systèmes de pensée rigides, politiques et religieux, souvent obsédés par le profit, les ambitions, les utopies simplistes ou le pouvoir. Artaud, quant à lui, propose une vision radicale de la révolution, développée dans Les Messages Révolutionnaires : résoudre les problèmes du travail et de la faim, comme le prônait le communisme, ne suffira pas à relever tous les défis qui nous attendent. Toute révolution purement matérielle, aussi justifiée soit-elle par l’injustice, est vouée à l’échec, voire dangereuse, si nous ne commençons pas par éliminer en nous le désir de domination et ce besoin égoïste d’attirer l’attention. Pour lui, la vraie révolution est celle du bon sens, celle des intentions, une révolution de l’esprit. Il ne s’agit pas seulement de transformer les structures matérielles, mais de réinventer notre état d’esprit.
Dans Je suis venu au Mexique pour fuir la civilisation européenne, Artaud écrit: « Pour moi il n’y a pas de révolution sans révolution dans la culture, c’est-à-dire dans notre façon universelle, notre façon, à nous tous, les hommes, de comprendre la vie et poser le problème de la vie. Déposséder ceux qui possèdent est bien, mais il me paraît mieux d’^oter à chaque homme le goût de la propriété. La culture c’est mangé, c’est aussi savoir comment on mange; et pour moi, lorsque je pense, je mange, je dévore et j’assimile des pensées.(…) Séparer l’activité du corps de celle de l’intelligence c’est mal poser le problème de la vie. (…) Donner à manger à tout le monde n’est pas guérir le monde, mais à coté d’un estomac satisfait il y a les vices de la conscience, les passions, le particularisme des individus, l’esprit de folie de crime , et aussi les trahisons des individus. »

Homme machine, homme humain
Il y a 20 ans, en 2004, alors que j’incarnais Antonin Artaud sur scène en tant que comédien, j’ai écrit une pièce de théâtre dont la portée semble aujourd’hui d’autant plus pertinente face aux bouleversements liés à l’intelligence artificielle. Intitulée Homme humain, homme machine, la pièce projetait le spectateur en 2037, dans une version futuriste de la Crystal Cathedral de Los Angeles, où se déroulait un procès au cœur d’un débat existentiel sur le devenir de l’humanité.
La confrontation mettait en scène deux protagonistes : un robot guidé par une intelligence artificielle capable de se connecter en direct à la pensée collective mondiale (une sorte de masse ou d’inconscient collectif), et un artiste rebelle, inspiré par les idées radicales d’Artaud et les principes du tartorisme — un manifeste que j’avais réellement rédigé à l’époque. Cet artiste se dressait face aux avatars technologiques, s’efforçant de défendre une conception de l’humanité échappant à la déshumanisation imposée par les progrès indéniables de la technologie.
Loin d’être un simple plaidoyer contre la technologie, la pièce se voulait une réflexion nuancée sur l’avenir de la coexistence entre l’homme et la machine. Le débat ne se résumait pas à un affrontement binaire entre le bien et le mal ; il est difficile de définir ce qui est bon pour nous ou non, ce qu’il est possible d’arrêter ou non. Qu’est-ce que l’identité humaine, la liberté et la quête de sens dans un monde où les frontières entre l’homme et la machine se font de plus en plus floues ? Et si le progrès signifiait simplement apprendre à être en paix avec soi-même à l’ère de l’intelligence artificielle ? Être un peu plus humain, comme l’est encore aujourd’hui le peuple Tarahumara, et un peu moins machine.

