Dr. Ferdière : certainement pas un nazi, mais encore moins un saint.

L’ouvrage de Isidore Isou

Dans notre ouvrage intitulé Artaud le marteau, asile, drogue, électrochoc , nous adoptons parfois une position critique à l’égard du docteur Ferdière. Cependant, le qualifier de nazi est non seulement erroné, mais également injuste. En effet, le psychiatre non seulement n’a pas été un nazi mais il s’est toujours déclaré antifasciste voir anarchiste. En 1937, il publie dans Marianne un article intitulé Hitler, le psychopathe, dans lequel il conclut qu’Hitler était un grand psychopathe.

De plus, durant la Seconde Guerre mondiale, il a pris des risques considérables pour sauver des résistants et des personnes persécutées.

Le manifeste lettriste contre le Dr Ferdière. 30 Septembre 1969

Nous ne cherchons pas à défendre le docteur Ferdière, qui a commis de graves erreurs, notamment en ce qui concerne Artaud (le contexte n’excusant pas tout), mais il est essentiel de ne pas se laisser emporter par des discours simplistes. Le monde ne se divise pas en gens gentils et méchants, et chacun a des degrés différents dans ses parts d’ombre et de lumière.

Bien que j’apprécie la force poétique du pamphlet d’Isou ainsi que le style de l’ouvrage maladroit de M. Venet, qui adopte une perspective opposée, il est nécessaire de considérer ces deux ouvrages principalement pour leur valeur littéraire. Même si tout n’est pas à rejeter (livres plutôt bien documentés), il convient d’aborder leur contenu avec prudence. L’affaire Ferdière est en réalité beaucoup plus complexe et nuancée.

Concernant le docteur Ferdière, il existe un point, curieusement rarement abordé, qui, à mon avis, est plus grave que le fait qu’Artaud ait subi des électrochocs. Bien que l’affaire des électrochocs ne soit pas anodine – car même à l’époque, rien ne justifiait qu’Artaud en subisse autant, surtout que le concepteur de la machine, le docteur Paul-Delmas Marsalet, recommandait de ne pas dépasser une vingtaine de séances par personne. Tant que certaines informations ne sont pas vérifiées, il est impossible d’accuser quiconque de manière définitive. Cependant, compte tenu de ce qui n’a pas été fait pendant la vie d’Artaud à Rodez, et de ce qui a été dit après sa mort, la seule manière de vérifier le sérieux du docteur Ferdière en tant que psychiatre et de déterminer s’il a eu une part de responsabilité dans la mort d’Artaud est d’analyser aujourd’hui la radiographie du cancer diagnostiqué par le docteur Mondor. Un diagnostic de cancer du rectum généralisé que le Dr. Ferdière a toujours contesté, comme en témoigne notamment sa réponse à Jean-Claude Fosse en novembre 1984 : « Mondor a vaguement palpé, il a demandé une radiographie de l’abdomen, et on a vu des petites boules noires. Mondor a dit : “Oh ! bien sûr ! Évidemment ! Tous les médecins jusqu’ici sont passés à côté d’un cancer !” Ainsi, vous trouvez dans tous les livres, dans toutes les biographies d’Artaud, que celui-ci est mort d’un cancer. C’est une stupidité monumentale ! Ce qu’Artaud avait dans le ventre, et ce qu’on voit dans les radiographies d’Artaud que j’ai vues et examinées, c’est ce que nous appelons des scybales : cela signifie crottes de chèvre ! C’est-à-dire que lorsqu’on boit du laudanum ou de l’opium à haute dose, on est extrêmement constipé. Alors, on finit par avoir dans les replis de l’intestin des petites boules de matières qui sont dures comme cette table. Mais c’est cela que Mondor a vu. Ce qui lui a permis de repartir de chez lui avec une ordonnance monumentale de laudanum. »

Bien que je doute fortement, je pourrais théoriquement accepter de reconnaître que le Dr Férdière, soit un bon psychiatre (Férdière, quant à lui, s’auto-présente parfois comme le plus important psychiatre de son temps). Cependant, la détection des cancers ne relève pas de son domaine de compétence. Le Dr Mondor, qui occupait alors le poste de secrétaire de l’Académie nationale de chirurgie, était membre de plusieurs académies et jouissait d’une renommée mondiale en tant que médecin, serait bien plus qualifié pour ce type de diagnostic. Bien que l’argument d’autorité ne constitue pas une preuve irréfutable, je ne vois pas de raison de privilégier l’avis de M. Férdière. Selon les échos que j’ai reçus, la radiographie d’Artaud existe toujours et il serait facile de vérifier la vérité.

Dans notre ouvrage de 250 pages, nous abordons cette question avec beaucoup plus de détails et d’éléments. Ce n’est pas ce que nous ferons dans ce court article. Ce que nous pouvons affirmer ici, c’est qu’Artaud, à Rodez, se plaignait déjà de graves coliques que le docteur Ferdière, n’a jamais pris au sérieux. Le 10 juin 1943, Artaud écrit à Mme Férdière : « Je suis malade et [Férdière] ne me soigne pas. J’ai souffert dimanche, lundi et mardi derniers de coliques atroces, accompagnées de ténesmes sanglants. Il n’en a pas pris cas, et il ne me rencontre que pour me menacer de m’incarcérer dans un quartier d’agités où je serai privé de nourriture. » Cette déclaration est intéressante lorsque l’on sait que les ténesmes sanglants, c’est-à-dire cette sensation de besoin pressant d’évacuer les intestins accompagnée de saignements, peuvent être associés à un cancer du rectum.

Par ailleurs, certains choix controversés du Dr Férdière, tels que le recours, même pour cette époque, excessif aux électrochocs, ou le fait qu’il autorisait, selon ses propres dires, Artaud à fumer l’équivalent de cinq paquets de cigarettes par jour, ont peut-etre perturbé l’organisme et contribué au développement de ce cancer.


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